Trump durcit la pression pétrolière sur Cuba
Pendant plus de vingt ans, le pétrole vénézuélien a constitué bien davantage qu’une simple source d’énergie pour Cuba. Il a été un amortisseur macroéconomique, un outil de stabilité sociale et un pilier géopolitique de l’architecture régionale anti-américaine construite autour de La Havane et Caracas.
Cette relation s’enracine dans l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez en 1999. Proche de Fidel Castro, Chávez transforme le pétrole en instrument de solidarité idéologique. En 2000, un accord de coopération énergétique prévoit que le Venezuela fournisse du brut à des conditions concessionnelles, tandis que Cuba envoie des milliers de médecins, enseignants et conseillers.
En 2004, la création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) institutionnalise cette alliance comme contrepoids à l’influence américaine en Amérique latine. Entre 2005 et 2013, Caracas livre jusqu’à 115 000 barils par jour à Cuba, couvrant près de 60 % des besoins énergétiques de l’île. Le pétrole devient alors une véritable subvention extérieure, permettant à l’économie cubaine de fonctionner malgré une faible productivité et un accès restreint aux marchés financiers.
Au-delà de l’économie, l’échange consolide une alliance politique. Après la tentative de coup d’État de 2002 contre Chávez, Cuba renforce l’appareil sécuritaire vénézuélien. Chaque baril contribue indirectement à la stabilité des deux régimes.
L’érosion du modèle sous Nicolás Maduro (2014-2024)
La mort de Chávez en 2013 marque un tournant. Sous Nicolás Maduro, le Venezuela entre dans une crise profonde : effondrement des prix du pétrole en 2014, sous-investissement chronique de PDVSA, sanctions américaines.
La production vénézuélienne chute drastiquement, réduisant les livraisons à Cuba de plus de 100 000 barils par jour à environ 35 000 ces dernières années. Cette baisse révèle la fragilité structurelle du système énergétique cubain.
Cuba consomme environ 110 000 barils par jour, mais n’en produit qu’environ 40 000, un brut lourd et soufré principalement destiné aux centrales thermiques vieillissantes. La production domestique, stable entre 50 000 et 60 000 barils par jour entre 2003 et 2014, est tombée à environ 33 000 barils en 2023, alors que la consommation restait supérieure à 118 000 barils par jour. Ce déficit structurel ne peut être absorbé ni en volume ni en qualité.
Des alternatives insuffisantes : Mexique et Russie
Face au recul vénézuélien, Cuba s’est tournée vers le Mexique et la Russie. En 2025, les livraisons mexicaines atteignaient environ 20 000 barils par jour, et la Russie fournissait près de 10 000 barils quotidiens.
Cependant, ces flux ne bénéficient ni des mêmes conditions financières concessionnelles ni du même degré d’intégration politique que l’accord chaviste. Exposées aux pressions américaines et aux risques commerciaux, ces alternatives se sont révélées précaires. La suspension des livraisons mexicaines et le durcissement des contrôles maritimes ont conduit début 2026 à des périodes où l’île ne recevait pratiquement plus de pétrole.
Le choc énergétique de 2026 : rupture de continuité
L’intervention américaine au Venezuela et la chute de Maduro désarticulent l’axe énergétique régional qui soutenait Cuba depuis deux décennies. Il ne s’agit plus seulement de sanctions bilatérales classiques, mais d’une stratégie en réseau : frapper un nœud le Venezuela pour affaiblir un autre Cuba.
Le système électrique cubain, dépendant à 95 % du fuel importé, s’effondre rapidement. Les coupures atteignent parfois vingt heures par jour dans certaines régions. L’économie fonctionne par à-coups : usines à l’arrêt, commerces fermés, services publics réduits.
Le canal logistique est également touché : pénuries de diesel, transports publics réduits, chaînes du froid rompues, agriculture mécanisée au ralenti. Les pénuries deviennent physiques autant que monétaires, alimentant inflation et marchés parallèles.
L’effet multiplicateur sur l’économie
Le tourisme, représentant environ 10 % du PIB, est directement frappé. Déjà affaibli par la pandémie et les sanctions, il n’a attiré que 1,8 million de visiteurs l’an dernier contre 4,7 millions en 2018. Les pannes d’électricité et les difficultés d’avitaillement en kérosène aggravent les annulations de vols et la chute des recettes en devises.
La crise devient circulaire : moins d’énergie signifie moins de tourisme, donc moins de devises, donc moins de capacité à importer du carburant.
Selon le Centre d’études de l’économie cubaine, le PIB se serait contracté d’environ 5 % en 2025, prolongeant une chute cumulée supérieure à 15 % depuis 2020. L’inflation dépasse 30 %, le déficit commercial demeure élevé et les recettes extérieures tourisme, missions médicales, exportations traditionnelles sont en déclin.
Le président Miguel Díaz-Canel a instauré des mesures d’urgence : rationnement accru, semaine de travail réduite dans les entreprises d’État, priorisation énergétique pour la santé et l’alimentation.
Une crise sociale et politique
Les ménages subissent une triple pression : absence d’électricité et d’eau, inflation de pénurie, destruction d’emplois dans le tourisme et les services. Des manifestations sporadiques ont été signalées, tandis que les autorités renforcent les dispositifs de sécurité et mobilisent les structures de surveillance locales.
L’énergie agit comme un multiplicateur de fragilités : chaque baril manquant signifie moins de transport, moins de production, plus d’inflation et davantage de mécontentement social.
Une dépendance réduite… mais plus dangereuse
Paradoxalement, Cuba dépend aujourd’hui moins du Venezuela en valeur absolue qu’au pic des années 2000. Mais cette dépendance résiduelle est devenue plus périlleuse : le pétrole vénézuélien était historiquement intégré au système cubain et fourni à des conditions concessionnelles.
Sa disparition transforme une relation stabilisatrice en talon d’Achille économique. La crise actuelle n’est pas conjoncturelle, mais systémique. Dans une économie insulaire fortement dépendante des importations énergétiques, un choc pétrolier se transforme mécaniquement en crise économique, puis sociale.
Tant que cette dépendance structurelle ne sera pas réduite ce qui suppose investissements, réformes et accès durable aux devises chaque rupture énergétique restera une menace existentielle pour l’île.
Sources :