Trois banques centrales, une même prudence.
En l’espace de 48 heures, la Fed hier soir, la Banque nationale suisse et la Banque d’Angleterre ce matin ont toutes les trois maintenu leurs taux. Pas de surprise en apparence. Mais le contexte, lui, a beaucoup bougé.
La Fed change de visage
C’était la première réunion du FOMC sous la présidence de Kevin Warsh, successeur de Jerome Powell depuis le 22 mai. Les membres ont voté à l’unanimité pour maintenir le taux directeur entre 3,50 % et 3,75 %, pour la quatrième réunion consécutive. Mais ce qui a retenu l’attention, c’est surtout la rupture de style.
Warsh a annoncé la fin de la « forward guidance » : la Fed ne donnera plus d’indications sur la direction probable de sa politique monétaire. Le communiqué a été réduit à environ 130 mots, contre plus de 300 lors des réunions récentes. Warsh a également refusé de soumettre sa propre projection dans le « dot plot », le graphique qui recense les anticipations de taux des membres du comité. En clair : la boussole que les marchés utilisaient depuis des années vient d’être retirée. Les investisseurs devront désormais lire les données eux-mêmes, sans filet.
Sur le fond, les projections des 18 membres restants remontent : la médiane pour fin 2026 passe à 3,8 %, contre 3,4 % en mars, et neuf membres sur dix-huit anticipent au moins un relèvement des taux cette année. L’inflation américaine s’établissait à 4,2 % en mai en rythme annuel, au plus haut depuis avril 2023. Ce chiffre s’explique en grande partie par la guerre au Moyen-Orient, qui a fait grimper les prix de l’énergie depuis plusieurs mois. Trump a signé hier soir un mémorandum d’accord avec l’Iran à Versailles, posant les bases d’un cessez-le-feu et de la réouverture du détroit d’Ormuz. Mais les prix de l’énergie déjà intégrés dans l’économie ne disparaîtront pas du jour au lendemain. L’inflation dans le pipeline, elle, est déjà là.
Pour les portefeuilles, ce changement de régime à la Fed est structurellement important. Sans forward guidance, la volatilité obligataire risque d’augmenter : les marchés ne pourront plus s’appuyer sur des signaux anticipés pour pricer les taux. Les actions de croissance, déjà sensibles aux taux longs, resteront sous pression si un relèvement arrive à l’automne. Et l’incertitude, en règle générale, profite aux valeurs refuges.
La BNS joue la montre
La Banque nationale suisse a maintenu son taux à 0 %, prolongeant à un an la période où le coût du crédit suisse est au niveau le plus bas parmi les grandes banques centrales mondiales. L’inflation y reste quasi inexistante, même si la BNS relève légèrement ses prévisions pour 2026 à 0,6 % sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie. La banque centrale signale également une plus grande disposition à intervenir sur le marché des changes pour prévenir une appréciation excessive du franc suisse. La BNS se retrouve dans une position inconfortable : ni l’inflation ni la croissance ne justifient de bouger, mais le franc fort pèse sur les exportateurs. Elle surveille surtout le change, pas les taux.

Pour un investisseur, le franc suisse reste une valeur refuge par excellence, mais son attrait se joue désormais moins sur les taux que sur la stabilité géopolitique. Avec l’accord irano-américain, la pression énergétique pourrait progressivement se desserrer, ce qui allégerait aussi l’équation de la BNS.
La Banque d’Angleterre, seule face à ses divisions
Le Comité de politique monétaire britannique a voté à 7 contre 2 pour maintenir le taux à 3,75 %. La cheffe économiste Huw Pill et la membre externe Megan Greene ont toutes deux appelé à une hausse immédiate de 0,25 point, arguant que les anticipations d’inflation des ménages sont au plus haut depuis au moins 2009. La majorité a préféré attendre, mais la dissidence grandit.

La BoE anticipe que l’inflation dépassera 3,25 % au dernier trimestre 2026, ce qui est significatif pour une économie qui avait réussi à ramener les prix sous contrôle l’an dernier. Le marché du travail se détend, ce qui devrait contenir les pressions salariales, mais le délai de transmission des prix de l’énergie n’est pas encore passé. La BoE note d’ailleurs que la trêve entre les États-Unis et l’Iran représente une bonne nouvelle pour le Royaume-Uni si elle se confirme, car elle ferait baisser les prix du carburant.
Pour les épargnants et emprunteurs britanniques, la situation reste suspendue : pas de baisse en vue, mais une hausse possible à l’automne si l’inflation résiste. Les détenteurs d’obligations d’État UK à courte maturité sont particulièrement exposés à ce risque.
Ce que ça dit du moment
Le cycle de baisses est terminé. La question n’est plus « quand baissent-ils ? » mais « qui va monter en premier ? ». L’accord États-Unis / Iran change la donne sur l’énergie à moyen terme, mais les effets inflationnistes des derniers mois sont déjà dans le système. Les banques centrales le savent, et leur prudence commune dit une chose : elles préfèrent attendre de voir les prix redescendre plutôt que de parier sur une détente qui n’est pas encore confirmée dans les chiffres.
Sources :
Le Monde : Kevin Warsh nommé à la tête de la Fed et première réunion de juin 2026
Reuters : Warsh ignore le point de trajectoire des taux et lance une revue des communications
La Fed de Barron ouvre un nouveau chapitre pour les marchés, dit Warsh