Stablecoins : peuvent-ils rivaliser avec les banques centrales ?

Stablecoins : peuvent-ils rivaliser avec les banques centrales ?
Publié le 15 septembre 2026 par Mohamed Habib Ellah BOUCENNA

Longtemps cantonnés à l’univers des cryptoactifs, les stablecoins intéressent désormais les banques, les géants des paiements et les grandes entreprises technologiques.

Le marché mondial a dépassé 300 milliards de dollars en 2026, contre moins de 10 milliards six ans plus tôt, selon Christine Lagarde. Près de 90 % de ce marché reste concentré entre deuxémetteurs, Tether et Circle, très majoritairement libellés en dollars. La question n’est donc plus seulement technologique : elle devient monétaire etgéopolitique. Qui contrôlera les infrastructures de la monnaie numérique de demain, les banques centrales, les banques commerciales ou les acteurs privés ?

Une nouvelle bataille autour du dollar numérique

Le marché s’est longtemps structuré autour de Tether (USDT) et de l’USDC de Circle, un émetteur créant un jeton adossé à des réserves censées en garantir la stabilité. Mais une nouvelle génération de projets change la donne : Open USD (OUSD), lancé en juin 2026 par Open Standard, réunit déjà plus de 140 entreprises, dont Visa, Mastercard, Stripe,
BlackRock, Coinbase et Google.

Contrairement à un émetteur unique, Open USD fonctionne comme une infrastructure commune : la frappe et le rachat des jetons sont gratuits, et l’essentiel des revenus des réserves est reversé aux partenaires. La bataille ne porte donc plus seulement sur la taille des stablecoins, mais sur la répartition de la valeur qu’ils génèrent.

Les banques centrales face à une nouvelle concurrence

Christine Lagarde reconnaît la croissance spectaculaire des stablecoins tout en pointant les risques pour la stabilité financière et la souveraineté monétaire, la BCE redoutant une «dollarisation numérique » de l’Europe.

Le mécanisme est simple : si particuliers et entreprises déplacent leurs liquidités des banques vers les stablecoins, les établissements bancaires perdent une source de financement, ce qui peut renchérir le crédit. La Banque des règlements internationaux (BRI) partage cette inquiétude : environ 98 % de la valeur des stablecoins est libellée en dollars,un facteur qui pourrait accentuer la dollarisation numérique dans certaines économies.

L’Europe cherche une troisième voie

Plutôt que d’interdire les stablecoins, l’Europe régule la monnaie privée via le règlement MiCA, qui impose aux émetteurs de constituer des réserves séparées et protégées, tout en développant sa propre monnaie publique numérique. La BCE vise une première émission de l’euro numérique en 2029, avec un projet pilote de 12 mois à partir de 2027 et 36 prestataires déjà sélectionnés. L’objectif n’est pas d’éliminer les solutions privées, mais de faire coexister monnaie publique et moyens de paiement privés, y compris via des transactions réglées en monnaie de banque centrale sur des
infrastructures numériques (DLT).

Trois architectures en concurrence

Le stablecoin privé offre une infrastructure programmable et internationale, mais dépend de la qualité de ses réserves et de son cadre réglementaire. Le dépôt bancaire tokenisé conserve le lien avec le système bancaire tout en devenant numérique et programmable. La monnaie numérique de banque centrale, elle, reste une créance directe sur la banque centrale et pourrait servir d’ancre de confiance.

La BRI privilégie aujourd’hui les dépôts tokenisés pour les paiements courants, une manière de bénéficier de la tokenisation sans bouleverser les fondations du système monétaire existant.

Le véritable enjeu : qui captera la valeur ?

Les stablecoins ne sont plus de simples moyens de paiement : ils deviennent des infrastructures financières capables de générer des revenus, des commissions et des effets de réseau. Open USD pousse cette logique plus loin en redistribuant les revenus des réserves à l’écosystème qui contribue à son adoption.

La question n’est donc plus de savoir quel stablecoin est le plus utilisé, mais qui contrôlera l’infrastructure, les utilisateurs et les revenus de cette nouvelle économie monétaire numérique.

Vers une coexistence plutôt qu’une victoire absolue

Il serait prématuré d’annoncer la victoire des stablecoins ou celle des banques centrales. La BRI estimait le marché mondial à environ 315 milliards de dollars début avril 2026, mais leur usage réel dans les paiements du quotidien reste très inférieur à leurs volumes transactionnels globaux.

Le scénario le plus probable est celui d’une hybridation : les banques centrales fourniraient l’ancre monétaire, les banques commerciales conserveraient leur rôle dans le crédit, les stablecoins apporteraient des infrastructures programmables et transfrontalières, tandis que
les entreprises technologiques assureraient la distribution.

Conclusion

La bataille des stablecoins ne se résume pas à un affrontement entre finance traditionnelle et cryptomonnaies : elle relance une question bien plus ancienne, celle du droit de créer et de contrôler la monnaie.

L’Europe défend sa monnaie publique numérique, les acteurs privés construisent des infrastructures mondiales autour du dollar, et les banques explorent les dépôts tokenisés. La prochaine révolution monétaire ne verra sans doute pas disparaître les banques centrales, mais les obligera à partager l’infrastructure monétaire avec des acteurs privés qu’elles n’avaient encore jamais eu à affronter à cette échelle. La véritable bataille ne sera peut-être pas celle du jeton le plus populaire, mais celle de l’infrastructure qui deviendra indispensable.

SOURCES