Stablecoin des banques : l’euro numérique face au dollar tokenisé

Stablecoin des banques : l’euro numérique face au dollar tokenisé
Publié le 7 septembre 2026 par Nolan Nabeth

Vingt-et-une grandes banques, Crédit Agricole comprise, préparent un stablecoin. En dollars d’abord. L’euro, lui, attendra. La question de la souveraineté monétaire européenne ressurgit, au moment précis où la BCE peine encore à faire décoller son euro numérique.

Le 1er septembre, vingt-et-une institutions financières ont annoncé la création d’une société commune chargée d’émettre un stablecoin. Autour de la table : Bank of America, Citi, Goldman Sachs, Wells Fargo, Deutsche Bank, UBS, Santander, MUFG, Standard Bank… et Crédit Agricole. Cinq continents. La structure doit être constituée au second semestre 2026, le jeton lancé au premier semestre 2027.

Un détail commande la lecture de toute l’opération : ce stablecoin sera libellé en dollars. L’euro figure dans les plans, présenté comme la priorité suivante avant les autres devises du G7. Mais suivante, ça veut dire après. Et « après », en matière monétaire, c’est rarement un détail de calendrier.

Un dollar bancaire pour reprendre du terrain à Tether

Le projet ne sort pas de nulle part. Il prolonge une initiative discrète lancée en octobre 2025 par dix banques, qui examinaient déjà un jeton adossé 1:1 à des réserves. Le noyau a plus que doublé en un an. Signe que le sujet a quitté le laboratoire.

L’ambition est assumée : aller chercher Tether et Circle sur leur propre terrain. Les deux émetteurs concentrent l’essentiel d’un marché où le dollar règne presque sans partage. USDT pèse autour de 140 milliards de dollars, USDC une soixantaine. En face, les stablecoins en euros dépassent à peine 350 millions. L’écart n’est pas un retard, c’est un gouffre.

Les banques ciblent les paiements transfrontaliers, le règlement d’actifs numériques et des usages allant du gros institutionnel au détail, le tout sur des blockchains publiques. Elles affichent une conformité au GENIUS Act américain comme au règlement européen MiCA. La logique est défensive autant qu’offensive : si la monnaie tokenisée s’installe, autant que les banques en gardent un morceau plutôt que de laisser la place à des acteurs nés dans la crypto. 

Reste une inconnue de taille, et elle n’est pas tranchée. Un stablecoin accessible seulement via les guichets des banques membres, c’est de la plomberie interbancaire modernisée. Un jeton librement transférable sur des chaînes publiques, c’est une attaque frontale contre Tether. Le consortium n’a pas dit lequel des deux il construit. C’est pourtant là que se joue la portée réelle du projet

Le paradoxe français

Voir Crédit Agricole embarquer dans un consortium dollar-first a de quoi surprendre. La banque verte a pourtant déjà lancé EURXT, son propre stablecoin en euro. Elle joue donc sur les deux tableaux : un pied dans le dollar mondial, un pied dans l’euro régulé.

Ce grand écart, la place bancaire française le pratique en réalité collectivement. En décembre 2025, dix banques européennes, BNP Paribas en tête, se sont regroupées dans le consortium Qivalis pour lancer, cette fois, un stablecoin en euros. Résultat : les mêmes réseaux nourrissent en parallèle un projet dollar et un projet euro. Prudence stratégique ou dispersion ? Les deux, sans doute. Personne ne veut miser sur le mauvais cheval, et personne ne sait encore lequel gagnera.

Pour Paris, le malaise est réel. La ligne officielle plaide pour un euro numérique fort et des stablecoins euro made in Europe. Or les champions nationaux mettent leurs meilleurs ingénieurs sur un jeton en dollars, parce que c’est là qu’est la demande et là qu’est le marché.

L’euro numérique, toujours en salle d’attente

Face à ce dollar bancaire qui avance, où en est la réponse publique ? La BCE a bien un calendrier. Sélection des prestataires de paiement au premier trimestre 2026, puis un pilote de douze mois à partir du second semestre 2027. En juillet 2026, la banque centrale a retenu 36 acteurs pour cette phase de test, sur une cinquantaine de candidats. Côté français, un seul groupe figure dans la liste : BPCE.

L’émission grand public, elle, n’est pas espérée avant 2029. Et encore, sous condition : il faut d’abord que le règlement européen soit adopté. La commission ECON du Parlement a voté sa position le 23 juin 2026, ouvrant le trilogue avec le Conseil, pour un accord visé en fin d’année. Le texte prévoit une monnaie publique, garantie par la BCE, avec cours légal, plafonnée à un montant envisagé de 3 000 euros par personne. Ni cryptomonnaie, ni nouvel euro : une version numérique du billet.

Faites le calcul. Le stablecoin dollar des banques est annoncé pour début 2027. L’euro numérique, dans le meilleur des cas, pour 2029. Deux ans d’avance pour le dollar tokenisé, une éternité, dans un marché qui double tous les dix-huit mois.

Le contraste des doctrines vaut le détour. Le jour même où les eurodéputés faisaient avancer l’euro numérique, le Sénat américain votait, à 85 voix contre 5, pour interdire jusqu’à fin 2030 tout dollar numérique public. Washington ferme la porte à une monnaie de banque centrale et laisse le champ libre aux stablecoins privés. Bruxelles fait l’inverse. Deux continents, deux paris opposés.

Souveraineté : le mot que Paris répète

Derrière la technique, un enjeu que la Banque de France martèle depuis des mois. Aujourd’hui, 99 % des stablecoins sont libellés en dollars et émis hors d’Europe. Son gouverneur, Emmanuel Moulin, parle d’un « risque sérieux de dollarisation numérique et de privatisation de la monnaie », dans le prolongement de la ligne fixée par son prédécesseur François Villeroy de Galhau, pour qui la monnaie numérique de banque centrale reste un « levier d’affirmation de notre souveraineté ».

L’inquiétude n’a rien d’abstrait. L’Europe a déjà l’expérience de la dépendance : environ 61 % des paiements par carte de la zone euro transitent par des réseaux internationaux, et treize pays en dépendent entièrement. Le même scénario pourrait se rejouer avec la monnaie tokenisée, à une échelle bien supérieure. Certaines projections voient la capitalisation des stablecoins passer de quelques centaines de milliards à 2 000 milliards de dollars d’ici 2028. Si cette vague est à 99 % en dollars, c’est autant d’épargne et de flux européens qui s’adossent, en pratique, à la dette américaine.

La réponse française repose sur trois piliers : des dépôts bancaires tokenisés, des stablecoins en euros émis par des banques, et les infrastructures nécessaires à leur circulation, le tout articulé avec l’euro numérique. La Banque de France se positionne en catalyseur, non en émetteur. Elle se montre ouverte à la tokenisation, mais ferme face au dollar. Une posture cohérente, mais dont la mise en œuvre demeure lente.

Ce qu’il faut surveiller

Le consortium des 21 pose une équation simple et embarrassante. Des banques européennes, avec des capitaux et des clients européens, s’apprêtent à faire circuler du dollar tokenisé à grande échelle, pendant que l’alternative publique en euros reste à deux ans de son lancement le plus optimiste.

L’euro numérique n’a pas perdu la partie. Il ne l’a même pas encore commencée. C’est peut-être ça, le vrai problème : quand le coup d’envoi sera sifflé en 2029, le dollar bancaire aura déjà deux saisons dans les jambes.

Le point à suivre dans les prochains mois reste le modèle opérationnel du jeton des 21 banques. Circuit fermé entre établissements, ou monnaie qui circule librement sur les blockchains publiques ? De cette réponse dépend l’ampleur du défi posé à l’euro. Et la vitesse à laquelle Bruxelles devra, ou non, accélérer.