Sequoia Capital : le fonds qui a financé le monde sans que vous le sachiez

Sequoia Capital : le fonds qui a financé le monde sans que vous le sachiez
Publié le 24 mai 2026 par Maxime Desesquelles

Vous utilisez probablement chaque jour des produits financés par le même fonds. Votre iPhone, vos recherches Google, vos paiements Stripe, vos appels WhatsApp, vos réservations Airbnb.

Derrière une large partie des entreprises qui structurent l’économie numérique mondiale se trouve un seul nom, presque inconnu du grand public : Sequoia Capital. Cinquante ans d’existence, 56 milliards de dollars sous gestion, et un palmarès qui n’a aucun équivalent dans l’histoire du capital-risque.

Un garage de Los Altos, 1972

Tout commence avec Don Valentine. Ancien ingénieur chez Fairchild Semiconductor, il passe une partie de sa carrière à vendre des composants électroniques avant de comprendre, avant tout le monde, que l’argent ne se fait pas dans la fabrication, il se fait dans le financement de ceux qui vont changer le monde.

Valentine ne s’intéresse pas à la technologie pour la technologie. Sa boussole, c’est le marché : sa taille, sa dynamique, la nature de la concurrence. « Notre objectif a toujours été de construire de grandes entreprises : si vous n’attaquez pas un grand marché, vous ne construirez jamais une grande entreprise », dira-t-il.

En 1972, il fonde Sequoia Capital depuis Menlo Park, Californie, sur ce qui deviendra la légendaire Sand Hill Road, l’adresse la plus chère du capital-risque mondial. Son premier investissement est dans Atari, le pionnier du jeu vidéo. Là, il croise un jeune technicien maigre et intense, sans costume ni business plan. Impressionné par cet employé d’Atari, Valentine met 150 000 dollars dans sa startup en 1978. L’employé s’appelle Steve Jobs. Apple vaut aujourd’hui plus de 3 000 milliards de dollars.

La méthode : parier sur les marchés, pas sur les idées

Ce qui distingue Sequoia de ses concurrents depuis le début, c’est une doctrine d’investissement étonnamment simple. Valentine privilégie les grands marchés, les points d’inflexion précoces et les fondateurs humbles, un style qui a forgé la réputation de Sequoia pour sa discipline dans l’investissement technologique en phase précoce.

Concrètement, cela signifie qu’on ne vient pas chez Sequoia avec une belle technologie. On vient avec une conviction sur un marché colossal et un problème concret à résoudre. Le fonds cherche des gens qui ont un rêve et une façon de résoudre un problème, qui s’intéressent à créer de nouveaux produits.

Cette approche explique un palmarès qui donne le vertige. Sequoia a payé environ 12 millions de dollars pour une participation d’environ 10 % dans Google en 1999. Roelof Botha, alors nouveau chez Sequoia, a investi dans YouTube en 2005, empochant un gain considérable lorsque Google l’a racheté un an plus tard. Sequoia était déjà investisseur dans le premier tour de financement de Nvidia en 1993, six ans avant l’IPO du fabricant de GPU et près de trois décennies avant que l’entreprise devienne centrale dans l’essor de l’IA.

Les sociétés du portefeuille de Sequoia représentent aujourd’hui plus de 25 % de la valeur totale du Nasdaq. Une seule firme, un seul chiffre qui résume cinquante ans de flair.

L’anecdote Zuckerberg : l’un qui a échappé

Sequoia n’a pas tout gagné.

L’histoire la plus célèbre du secteur est celle de sa plus grande erreur. En 2004, un jeune fondateur débarque dans les bureaux du fonds pour une réunion. Il s’est présenté en pyjama, en retard. Devant une assistance médusée, il a fait une présentation PowerPoint expliquant les raisons pour lesquelles Sequoia ne devait pas investir dans Facebook.

Mark Zuckerberg, en quelques diapositives, a sabordé lui-même la réunion. Sequoia a passé son tour. Facebook est devenu Meta.

La revanche est venue dix ans plus tard. Sequoia avait investi environ 60 millions de dollars dans WhatsApp. Lorsque Facebook a racheté l’application de messagerie pour 19 milliards de dollars en 2014, le gain du fonds a été estimé entre 3 et 7 milliards de dollars.

C’est le même homme qui avait humilié Sequoia qui signait le chèque.

Une structure qui défie les conventions du secteur

Le capital-risque fonctionne traditionnellement sur un modèle fermé : un fonds lève de l’argent, investit pendant dix ans, distribue les gains, se dissout. Sequoia a décidé de tout casser.

En 2021, le fonds annonce la création d’un véhicule permanent : l’Evergreen Fund, qui recycle ses gains dans les générations futures au lieu de redistribuer après dix ans.

Désormais, Sequoia investit du seed aux marchés cotés, avec des équipes à Menlo Park, Londres, Bangalore, Tel-Aviv et Pékin. L’idée est de ne plus jamais être forcé de vendre une position dans Apple ou Nvidia parce qu’un fonds arrive à échéance.

Roelof Botha résume la philosophie de transmission du fonds ainsi : « Don Valentine n’a pas appelé ça Valentine Ventures quand il l’a fondé. Il a transmis le partnership à la génération suivante. Nous n’avons pas eu à payer pour récupérer le fonds de la génération précédente, et nous ne ferons pas payer la suivante. »

Les coups qui font mal : FTX et la géopolitique

Sequoia n’est pas infaillible. En 2022, Roelof Botha et ses partenaires se sont excusés auprès de leurs investisseurs lors d’une conférence téléphonique pour avoir soutenu FTX, avec des investissements totalisant 214 millions de dollars répartis sur deux fonds. Sam Bankman-Fried avait trompé tout le monde, y compris le fonds le plus aguerri de Silicon Valley.

La même année, les tensions géopolitiques entre les États-Unis et la Chine forcent une décision radicale. En 2023, Sequoia annonce sa division en trois entités indépendantes sous l’effet des pressions réglementaires. La séparation est achevée en 2024 : l’ancienne branche chinoise opère désormais indépendamment sous le nom HongShan, tandis que l’entité Inde et Asie du Sud-Est est devenue Peak XV Partners. Un empire mondial fragmenté en quelques mois.

La transmission : un modèle de succession rare

En novembre 2025, Roelof Botha passe le relais à Alfred Lin et Pat Grady comme co-stewards. Depuis qu’il avait pris la direction des opérations américaines et européennes en 2017, Botha avait supervisé la distribution de 50 milliards de dollars aux investisseurs du fonds.

Lin a mené de grands investissements dans des entreprises comme Airbnb, DoorDash et Kalshi. Grady, partenaire depuis près de 19 ans, a dirigé l’investissement croissance de Sequoia depuis 2015, soutenant des entreprises comme ServiceNow, OpenAI et Harvey.

Ce modèle de succession, intégré, progressif, sans rachat du partnership, est en soi une innovation managériale. Dans un secteur où les ego sont légion et les scissions fréquentes, Sequoia a construit quelque chose de rare : une institution qui survit à ses fondateurs.

Ce que Sequoia dit du venture capital

Botha lui-même est lucide sur les limites du secteur : « Il y a trop d’argent et trop de gens qui veulent être investisseurs. Il faudrait 40 Figma par an pour que l’industrie génère les rendements espérés, ce qui ne se produit pas. »

Sequoia incarne à la fois le meilleur et les contradictions du capital-risque : une machine à identifier les géants de demain, capable d’une discipline remarquable sur cinq décennies, et pourtant vulnérable aux mêmes biais que les autres quand l’euphorie d’un secteur prend le dessus sur la méthode.

Ce qui reste, au fond, c’est une conviction simple héritée de Don Valentine : les grandes entreprises se construisent sur de grands marchés. Et ceux qui savent lire les marchés avant les autres n’ont pas besoin de s’appeler Valentine Ventures pour laisser leur nom dans l’histoire.

Sources

Fortune, « Sequoia Capital invested early in Google, Nvidia, and Apple », juillet 2024

TechCrunch, « Sequoia names Alfred Lin and Pat Grady as new co-stewards », novembre 2025

Stanford GSB Insights, entretien Don Valentine, 2010