Riyad met fin au « moment émirati » au Moyen-Orient
En dix ans, les Émirats ont converti finance, logistique et rapidité d’action en une influence régionale disproportionnée.
Abu Dhabi a bâti une architecture d’action : des points d’appui sur les rivages, des alliances avec des forces locales, des capacités d’intermédiation financière, et une diplomatie transactionnelle où l’on stabilise ou l’on fragilise selon l’intérêt du moment. Cette méthode a longtemps été rentable, parce qu’elle répondait à un vide stratégique laissé par la fragmentation des États arabes après 2011.
Ce “moment émirati” est en train de se refermer. Pas parce que les Émirats seraient affaiblis financièrement, ils ne le sont pas, mais parce qu’un acteur plus lourd, l’Arabie saoudite, a décidé que ce modèle n’était plus seulement irritant ou concurrentiel : il est devenu, dans sa lecture, une menace directe. Et c’est là que la séquence devient historique. On passe d’une rivalité de puissance à une logique de neutralisation. Riyad a toléré l’activisme émirati tant qu’il semblait compatible avec un ordre minimal, contenir l’Iran, sécuriser la mer Rouge, gérer le Yémen comme un théâtre de contrôle plutôt que comme un risque existentiel.
Mais ce qui change aujourd’hui, c’est la manière dont les Saoudiens relisent l’ensemble des opérations périphériques autour de la péninsule, au Yémen, au Soudan, dans la Corne de l’Afrique. Il ne s’agit plus, à leurs yeux, d’une politique “déstabilisatrice” au sens classique, désordre opportuniste, coups tactiques, jeux de relais. Il s’agit d’un arc stratégique, et l’élément qui cristallise cette perception est la conjonction d’intérêts émiratis et israéliens dans les mêmes zones. Dans la lecture saoudienne, on n’est plus face à des interventions dispersées : on est face à une mise en place de points d’appui autour de leur sécurité, et donc à une forme d’encerclement potentiel, logistique, politique, informationnel. Quand un État en vient à penser en termes d’encerclement, il ne recherche plus un compromis de concurrence ; il cherche un recul de l’autre.
Le Point de bascule du Yemen
Le premier acte visible de cette requalification s’est joué au Yémen. Les frappes saoudiennes sur Mukalla, explicitement justifiées par la volonté d’interrompre des livraisons d’armes liées aux Émirats à destination de forces séparatistes, ont marqué une rupture nette. Riyad a accepté d’accuser publiquement un partenaire, transformant un différend de coulisses en confrontation ouverte.
La suite a confirmé le changement de rapport de forces. Les Émirats ont annoncé le retrait de leurs forces restantes du théâtre yéménite, signe que le coût politique et sécuritaire d’un maintien devenait trop élevé. L’épisode Zubaidi, les accusations d’exfiltration via la Somalie et l’ouverture d’enquêtes côté somalien ont eu un effet mécanique : internationaliser la querelle et exposer les routes logistiques et aériennes, longtemps atouts majeurs d’Abu Dhabi, comme des vulnérabilités narratives.
C’est à ce moment que les signaux invisibles ont commencé à compter davantage que les communiqués officiels. Dans le Golfe, lorsqu’une rivalité devient structurelle, elle se lit d’abord dans le monde économique. Des consignes de prudence, des recommandations de limitation des déplacements et de réduction de l’exposition circulent dans les réseaux d’affaires, côté saoudien comme côté émirati. Ces signaux n’apparaissent pas lorsqu’une réconciliation rapide est attendue, mais lorsque l’on anticipe un refroidissement durable.
Nouvel ordre régional
La rivalité aurait pu rester bilatérale. Ce qui la rend plus déstabilisante pour Abu Dhabi, c’est qu’elle s’étend et qu’elle fédère. Le Soudan occupe ici une place centrale. Parce qu’il touche à la mer Rouge, au Nil et à l’Égypte, il se situe au cœur d’une équation saoudienne simple : accepter un modèle de fragmentation durable sur cet axe, c’est tolérer une zone grise aux portes de la péninsule.
Dans cette séquence, Riyad commence à apparaître comme le pôle qui cherche à réhabiliter l’État central, tandis qu’Abu Dhabi est perçu, à tort ou à raison, comme ayant entretenu des forces capables de contourner le centre. La question n’est pas morale, mais structurelle : un État soudanais fort stabilise l’axe mer Rouge–Égypte ; un Soudan fragmenté crée des corridors de dépendance et des leviers externalisables.
Cette recomposition affecte également l’Égypte. Longtemps critique en silence, Le Caire était contraint par la crise de devises et par le poids des investissements émiratis. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’intervention saoudienne comme garant implicite, permettant à l’Égypte de durcir sa parole. Il ne s’agit pas d’un réalignement spontané, mais d’une extraction progressive de l’orbite émiratie, rendue possible par la reconstitution d’une coalition financière alternative.
L’épisode du Somaliland a aggravé l’isolement d’Abu Dhabi bien au-delà du Golfe. La reconnaissance israélienne, suivie d’une visite officielle, a déclenché une condamnation large Somalie, Union africaine, Ligue arabe réactivant une sensibilité régionale forte autour de la souveraineté territoriale. Pour Riyad, ce dossier est explosif car il se situe précisément sur l’anneau maritime qui encadre la péninsule, là où se superposent activisme émirati et profondeur israélienne. Dans cette lecture, le Somaliland n’est pas un fait divers africain, mais une pièce d’un arc stratégique allant de la Somalie au Yémen, en passant par la mer Rouge et le Soudan.
Le risque de l’isolement
Le dernier étage de la cascade se joue sur les alliances de sécurité. L’approfondissement du lien saoudo-pakistanais, et l’hypothèse d’un axe élargi incluant la Turquie, introduisent une masse critique contre laquelle l’agilité émiratie a moins de prise. Être isolé face à Riyad est un risque ; se retrouver face à un triptyque Riyad–Ankara–Islamabad en est un autre, d’une tout autre échelle.
Au terme de cette séquence, le constat dépasse l’idée d’un simple « divorce ». Les Émirats se retrouvent en froid avec l’Iran, en confrontation ouverte avec l’Arabie saoudite, en tension stratégique avec la Turquie, et exposés à un durcissement du lien saoudo-pakistanais. Plus grave encore, l’isolement s’étend au Golfe lui-même : le Qatar n’a pas effacé la mémoire du blocus, Oman refuse toute stratégie qui entretient l’instabilité au Yémen, Bahreïn reste structurellement arrimé à Riyad.
Ce qui est en train de s’effondrer n’est pas la richesse émiratie, mais la permissivité régionale qui rendait possible son hyper-activité. L’architecture d’influence construite en dix ans ports, relais, autorités parallèles, couloirs logistiques est progressivement démantelée par un acteur plus lourd, décidé à reprendre la main. Le refus saoudien d’offrir une sortie honorable est, dans le langage du Golfe, un signal clair : il ne s’agit pas de la fin de la crise, mais de l’ouverture d’une nouvelle normalité stratégique, beaucoup plus contraignante pour Abu Dhabi.
Sources :
SWP (German Institute for International and Security Affairs)
The UAE as a Regional Power after 2011
Le Monde
Dans la Corne de l’Afrique, le réveil diplomatique de l’Arabie saoudite