Portrait de Jerome Powell un président de la Fed hors norme
Ce vendredi 15 mai 2026, Jerome Powell quitte la présidence de la Réserve fédérale américaine.
Son successeur, Kevin Warsh, a été confirmé par le Sénat le 13 mai avec 54 voix contre 45, dans un vote quasi intégralement partisan ; le plus partisan de toute l’histoire pour une nomination à ce poste. Un seul démocrate, John Fetterman de Pennsylvanie, a traversé l’aisle pour voter en faveur du candidat de Trump.
Avec lui s’en va l’un des présidents les plus marquants de l’histoire de la Fed. Huit ans à la tête de la banque centrale la plus puissante du monde, traversés par une pandémie mondiale, le cycle de hausse des taux le plus brutal depuis des décennies, et une offensive politique sans précédent de la part d’un président qui l’avait lui-même nommé. Powell aura tenu, jusqu’au bout.
Un profil atypique
Powell est né en 1953 à Washington. Diplômé en science politique à Princeton, puis en droit à Georgetown, il n’est ni économiste ni docteur, contrairement à tous ses prédécesseurs à la Fed. Il fait carrière comme avocat, puis banquier d’affaires à New York, avant de rejoindre le Trésor sous George H.W. Bush au début des années 1990. Barack Obama le nomme gouverneur de la Fed en 2012. C’est ce profil pragmatique, peu idéologique, qui séduit Donald Trump en 2017.
La nomination Trump et la rupture rapide
Le 2 novembre 2017, Trump le nomme à la tête de la Fed. Le Sénat confirme la nomination en janvier 2018 par 84 voix contre 13. La lune de miel est brève : dès la fin 2018, Trump commence à attaquer son propre choix parce que la Fed remonte les taux pour calmer l’économie, et ce n’est pas ce que le président veut entendre.
Le Covid-19 : le moment qui forge une réputation
En mars 2020, la pandémie paralyse l’économie. Powell réagit vite et fort : taux ramenés à zéro, rachats massifs d’actifs, programmes de prêts d’urgence. Le bilan de la Fed passe de 4 500 à plus de 7 000 milliards de dollars en quelques mois. La récession est sévère mais courte. Même Trump se dit satisfait à l’automne 2020.
L’inflation qui suit ce déversement de liquidités contraint ensuite Powell à opérer un virage à 180 degrés : entre mars 2022 et juillet 2023, la Fed relève ses taux dix fois, de zéro à 5,5 %. Controversé, mais l’atterrissage en douceur est au rendez-vous. Biden le renomme pour un second mandat en 2022.
Le second mandat de Trump : la guerre ouverte
Le retour de Trump en janvier 2025 marque le début d’une période sans précédent. Trump veut des baisses de taux rapides. Powell refuse de plier. Les insultes pleuvent : « crétin », « imbécile », « obvious Trump hater ». Trump menace même de le poursuivre en justice pour « incompétence grave ».

L’été 2025 produit une scène surréaliste : Trump se rend lui-même sur le chantier de rénovation du siège de la Fed en casque et costume, accompagné de Powell. Il affirme que les coûts sont encore plus élevés que les chiffres officiels. Powell chausse ses lunettes, regarde le document, et lui dit simplement qu’il a tort.
L’enquête pénale : franchir une ligne rouge
En janvier 2026, le département de la Justice ouvre une enquête pénale contre Powell, portant officiellement sur son témoignage au Congrès concernant les coûts de rénovation. Powell répond publiquement que cette menace est « la conséquence du fait que la Fed fixe ses taux dans l’intérêt général, plutôt qu’en se conformant aux préférences du Président. »
Le sénateur républicain Thom Tillis bloque alors la confirmation de Kevin Warsh, le successeur désigné par Trump, jusqu’à ce que l’enquête soit abandonnée. En avril 2026, le DOJ lâche l’affaire. La voie est libre pour Warsh.
Ce qu’il reste
Powell ne disparaît pas totalement : son mandat de gouverneur court jusqu’en janvier 2028 et il a annoncé son intention d’y rester. Il conserve donc un siège et une voix au FOMC, le comité qui fixe les taux ; du jamais vu depuis près de quatre-vingts ans.
Conclusion : Un héritage qui dépasse la politique monétaire
Dans l’histoire de la Fed, rares sont les présidents qui ont dû se battre sur deux fronts à la fois : gérer l’économie réelle d’un côté, et défendre l’existence même de l’indépendance de l’institution de l’autre. Powell a fait les deux.
Il n’était pas le profil académique attendu. Il n’avait pas le doctorat en économie de ses prédécesseurs. Mais il a traversé la crise sanitaire la plus grave depuis un siècle, piloté le resserrement monétaire le plus rapide depuis quarante ans, et résisté à des pressions politiques que la plupart des observateurs qualifient d’inédites dans l’histoire moderne de la banque centrale américaine. L’historien de la Fed Peter Conti-Brown résume : « Ses vrais moments d’épreuve ont été en 2020 face au Covid, puis en 2025 et 2026 lors de l’assaut de l’administration Trump contre l’indépendance de la banque centrale. Sa place dans l’histoire est assurée sur la base de l’un ou l’autre de ces deux moments. »
Adoré n’est sans doute pas le bon mot ; Powell a essuyé des critiques sévères de la gauche comme de la droite, sur la régulation financière, sur le calendrier de la lutte contre l’inflation, sur les conflits d’intérêts supposés dans ses investissements personnels. Mais respecté, oui, largement, y compris par des élus des deux partis qui ont pris sa défense lorsque la pression de la Maison-Blanche est devenue une menace institutionnelle. C’est peut-être ça, le vrai legs de Powell : avoir rappelé, au prix d’un bras de fer douloureux, pourquoi l’indépendance d’une banque centrale n’est pas un détail technique, mais une condition de confiance pour toute une économie.
Sources :
Federal Reserve Board : biographie officielle
Britannica Money : Jerome Powell
CNBC : confirmation de Kevin Warsh
CNN Business :confirmation Warsh
Bloomberg : héritage de Powell
PBS Frontline :Trump vs la Fed
CNN : abandon de l’enquête DOJ