Modèle français face à la richesse des nations
À l’heure où la croissance française ralentit, où la question de la dette publique s’impose dans le débat, et où les tensions sociales persistent, les fondements du modèle économique français méritent d’être réinterrogés.
Lorsqu’Adam Smith publie La Richesse des nations en 1776, son intuition centrale est connue : la prospérité d’un pays repose d’abord sur sa capacité à libérer les forces productives, à favoriser la division du travail et à laisser circuler les échanges dans un cadre institutionnel stable. L’État n’est pas absent de ce schéma, mais il n’en constitue pas le centre de gravité. Il garantit la sécurité, la justice, certaines infrastructures et les conditions générales de fonctionnement du marché. Pour le reste, la création de richesse naît de l’initiative individuelle, de la spécialisation et de la coordination décentralisée des intérêts.

Vue depuis la France contemporaine, cette architecture paraît à la fois familière et lointaine. Familière, parce que la France reste bien une économie de marché, fondée sur la propriété privée, l’entreprise, l’échange et la concurrence. Lointaine, parce que ce marché s’y déploie dans un environnement de prélèvements obligatoires élevés, de dépense publique massive, de régulation dense et d’arbitrages collectifs nombreux. La France n’a pas renoncé à l’économie de marché ; elle l’a progressivement enchâssée dans une logique de correction, d’encadrement et de compensation.
La France n’a pas renoncé au marché ; elle en corrige en permanence les résultats, parfois jusqu’à en affaiblir les mécanismes.
C’est là sans doute que se situe la première tension entre Smith et le modèle français actuel. Dans La Richesse des nations, le marché ne vaut pas seulement comme principe abstrait de liberté : il constitue un mécanisme d’allocation des ressources, supposé orienter le capital et le travail vers les usages les plus productifs. La concurrence y joue un rôle disciplinaire ; le prix, un rôle d’information ; l’intérêt individuel, un rôle moteur. Or le modèle français, tout en conservant ces ressorts, les entoure d’un maillage institutionnel si dense qu’il en modifie parfois la dynamique.
Le marché du travail en offre une illustration évidente. La protection qu’il garantit répond à une demande légitime de sécurité et de stabilité, mais elle s’accompagne aussi de rigidités persistantes, d’un coût du travail élevé sur certains segments et d’une difficulté chronique à concilier protection des insiders et insertion durable des outsiders. Ce décalage n’est pas anecdotique. Il touche au cœur de la question smithienne : comment organiser un système économique qui encourage simultanément l’initiative, l’emploi, l’investissement et la mobilité des ressources ? À trop privilégier la préservation des équilibres existants, le risque est de freiner les dynamiques d’ajustement et d’innovation qui conditionnent la croissance à long terme.
La fiscalité, elle aussi, éclaire cette ambivalence. Dans la tradition française, l’impôt ne sert pas uniquement à financer les fonctions régaliennes et les biens publics ; il est aussi un instrument de redistribution, de stabilisation et d’orientation économique. Cette extension de ses finalités a profondément transformé la place de l’État. Dans le schéma de Smith, la richesse précède la redistribution ; dans le modèle français, redistribution et production sont étroitement imbriquées, au point que la seconde est parfois pensée à travers les exigences de la première. Cette logique a ses vertus. Elle a permis de financer des services publics étendus, de réduire les inégalités monétaires et d’amortir les chocs sociaux. Mais elle soulève aussi une interrogation croissante sur l’efficacité des prélèvements et sur leurs effets cumulatifs sur l’activité.
Le modèle français protège, corrige et amortit ; il peine davantage à simplifier, stimuler et projeter.
Cette difficulté tient en partie à la place singulière qu’occupe l’État dans l’économie française. Là où Smith concevait un État arbitre, garant et parfois bâtisseur, la France a progressivement construit un État à la fois financeur, régulateur, employeur, stratège et réparateur. Cette extension continue des fonctions publiques s’est nourrie d’une histoire longue : héritage administratif centralisé, montée de l’État-providence, réponse aux crises successives, volonté de préserver la cohésion sociale dans un pays profondément attaché à l’égalité. Mais elle a produit en retour une forme de dépendance structurelle à l’intervention publique.
Cette dépendance se manifeste de plusieurs façons. Elle se lit d’abord dans l’attente sociale vis-à-vis de l’État, auquel il est demandé de corriger les déséquilibres du marché, de soutenir le pouvoir d’achat, de protéger les secteurs menacés, de financer la transition écologique, de garantir l’accès aux soins, de sauver l’industrie, de réguler les prix et de compenser les effets des crises extérieures. Elle se lit ensuite dans la difficulté politique à hiérarchiser les dépenses, à distinguer ce qui relève de l’investissement de long terme et ce qui ressort de l’entretien permanent du statu quo. Elle se lit enfin dans une forme de brouillage conceptuel : l’État est souvent sommé de produire de la croissance tout en corrigeant ex ante et ex post tous les coûts sociaux qu’elle pourrait engendrer.
Or c’est précisément ce type de confusion que la lecture de Smith permet de questionner. Non parce qu’elle fournirait une recette directement transposable au XXIe siècle, mais parce qu’elle oblige à revenir à une distinction essentielle : celle entre les conditions de production de la richesse et les mécanismes de sa redistribution. Dans le débat français, cette distinction tend à s’estomper. La solidarité, valeur centrale du compromis social national, est parfois pensée indépendamment de la dynamique de création de valeur qui doit pourtant la rendre soutenable. De là naît une fragilité de fond : un système peut être très redistributif sans être suffisamment productif ; il peut corriger efficacement les inégalités présentes tout en préparant mal la prospérité future.
La question n’est pas de choisir entre efficacité économique et justice sociale, mais de savoir sur quelle base productive la seconde peut durablement reposer.
C’est pourquoi le détour par La Richesse des nations demeure utile. Smith rappelle qu’une économie prospère est d’abord une économie qui produit, spécialise, échange et investit. Cette évidence est parfois occultée dans le cas français par l’intensité des débats budgétaires et sociaux, qui finissent par faire de la répartition la question première, avant même celle de la création de richesse. Cela ne signifie évidemment pas que la redistribution serait secondaire. Cela signifie qu’elle ne peut être conçue indépendamment de la compétitivité, de l’innovation, de la qualité du tissu productif, de la capacité à attirer l’investissement et de l’efficacité des institutions.
À cet égard, la France se trouve dans une position paradoxale. Elle dispose d’atouts considérables : une démographie relativement dynamique à l’échelle européenne, des infrastructures de qualité, de grandes entreprises internationalisées, une capacité d’innovation réelle, un niveau élevé de qualification dans certains secteurs et une puissance publique capable de mobiliser rapidement des moyens importants. Mais ces atouts coexistent avec des faiblesses persistantes : complexité normative, sentiment d’instabilité fiscale, lourdeur administrative, difficulté à faire croître les entreprises de taille intermédiaire, désajustements sur le marché du travail, et faible lisibilité globale du cap économique à moyen terme.
Le problème n’est donc pas seulement quantitatif ; il est aussi qualitatif. Ce qui est en cause n’est pas le volume de l’intervention publique en soi, mais son efficacité relative, sa cohérence et sa capacité à ne pas neutraliser les incitations qu’elle prétend compléter. Un État stratège n’est pas un État omniprésent ; un État protecteur n’est pas nécessairement un État qui empile les dispositifs ; une économie sociale de marché n’est pas une économie dans laquelle le signal-prix, le risque entrepreneurial et la concurrence deviennent secondaires.
De ce point de vue, la France n’est pas tant en rupture avec Adam Smith qu’en situation de dialogue inachevé avec lui. Elle partage avec sa pensée l’idée qu’il faut un cadre institutionnel solide, une division du travail performante, des infrastructures collectives et une confiance minimale dans la capacité des acteurs économiques à produire de la richesse. Mais elle s’en éloigne par une tendance constante à suspecter les résultats du marché avant même qu’ils ne se produisent, et à organiser en amont leur correction.
Le modèle français ne récuse pas le marché ; il lui demande de produire sous surveillance.
Cette surveillance permanente peut se justifier dans certains domaines. Les externalités, les asymétries d’information, les rentes, les monopoles naturels, les crises systémiques ou les impératifs écologiques imposent évidemment de dépasser le strict cadre du laisser-faire. Le contexte contemporain n’est plus celui du XVIIIe siècle. Les chaînes de valeur sont mondialisées, les transitions énergétiques sont coûteuses, la géopolitique pèse sur les approvisionnements, et l’innovation technologique recompose très vite les rapports de force. Mais c’est précisément dans ce contexte que la qualité de la coordination entre État et marché devient décisive. Une politique publique efficace ne doit pas seulement compenser ; elle doit rendre possible.
Rendre possible, en France, suppose probablement trois déplacements. Le premier consisterait à simplifier l’environnement économique, non par obsession idéologique de la dérégulation, mais pour restaurer de la lisibilité et de la prévisibilité. Le deuxième impliquerait de réorienter plus nettement la dépense publique vers ce qui augmente réellement le potentiel de croissance : éducation, innovation, technologie, réindustrialisation, adaptation écologique. Le troisième exigerait de repenser certaines formes de redistribution afin qu’elles demeurent puissantes socialement sans produire d’effets désincitatifs excessifs ni entretenir une dépendance structurelle à la dépense courante.
Ce triple mouvement ne reviendrait pas à “faire du Smith” contre le modèle français. Il reviendrait plutôt à prendre au sérieux une intuition que le débat national contourne souvent : une société ne protège durablement que ce qu’elle est capable de produire durablement. C’est dans cet écart entre ambition sociale et base productive que se joue aujourd’hui une partie essentielle de l’avenir économique du pays.
Relire La Richesse des nations à l’aune de la France contemporaine ne conduit donc ni à célébrer naïvement le marché, ni à condamner mécaniquement l’État-providence. Cette relecture invite plutôt à réexaminer les conditions d’un compromis devenu plus difficile à tenir : comment préserver un haut niveau de solidarité sans affaiblir les ressorts de la production ? comment maintenir une protection sociale forte sans décourager la prise de risque ? comment continuer à corriger les inégalités sans faire reposer l’ensemble du système sur une croissance trop faible et une dette trop lourde ?
Au fond, la question française n’est pas de savoir s’il faut choisir Adam Smith contre le modèle social. Elle est de déterminer comment réarticuler la liberté économique, l’efficacité productive et la justice collective dans un cadre redevenu soutenable.
Sources :