L’avenir des juniors en banque d’affaires face à l’IA
OpenAI a lancé le projet Mercury, qui mobilise plus d’une centaine de banquiers d’affaires de JP Morgan, Morgan Stanley et Goldman Sachs pour entraîner un modèle capable de réaliser des tâches complexes : modèles financiers, restructurations, IPO, LBO, etc.
Dans le même temps, les grandes banques développent leurs propres solutions d’IA en interne (77 % d’entre elles selon EY).
Le secteur de la banque d’affaires, marqué par des horaires lourds, des tâches répétitives et une forte part de travail à faible valeur ajoutée, voit dans cette avancée technologique une opportunité pour transformer son organisation. Aucun acteur ne veut manquer ce virage, au risque de perdre en compétitivité et de devenir obsolète.
Cette révolution technologique pourrait modifier en profondeur les structures internes et le modèle économique des banques. Dans cet article, nous nous concentrons sur l’avenir des juniors, aujourd’hui responsables d’une grande partie des tâches susceptibles d’être automatisées par l’IA.
Un marché du M&A sous pression : plus de candidats, moins d’offres
Le secteur du M&A est devenu l’un des plus compétitifs pour les étudiants et jeunes diplômés. Attirés par le prestige, les rémunérations élevées et la forte visibilité du métier, ils sont de plus en plus nombreux à viser les mêmes postes. Résultat : la concurrence s’intensifie fortement. Sur JobTeaser, les candidatures en M&A ont augmenté de 41 %, alors que le nombre d’offres a reculé de 7 %.
Selon Pierre-Henri Havrin, Directeur du recrutement chez BNP Paribas en France, « nous recevons généralement plus de 1 000 CV en une semaine pour une seule offre en M&A ». Le M&A reste une voie d’excellence, mais l’accès devient de plus en plus sélectif. Si les postes juniors et stagiaires venaient à diminuer avec la venue de l’IA, le marché serait encore plus saturé, rendant l’accès à une première expérience de plus en plus difficile.
Le M&A à un poste senior
Avant d’aborder la situation des juniors, il est essentiel de rappeler la réalité du métier lorsqu’on progresse dans la hiérarchie. Comme l’a bien rappelé Stéphane Courbon (Chairman of Corporate & Investment Banking France – Bank of America) lors d’une conférence à l’ESCP, au fil des années, les missions évoluent et deviennent moins techniques. La dimension commerciale et relationnelle prend progressivement le dessus.
Les talents qui accèdent à ces postes de direction ne se distinguent pas uniquement par leur maîtrise technique. Ce sont avant tout de bons commerciaux, capables de saisir les enjeux d’un deal et de gérer les relations humaines.
En d’autres termes, plus on avance, plus le métier repose sur la dimension humaine, commerciale et la capacité à générer du business. Or ces responsabilités ne pourront jamais être remplacées par une intelligence artificielle. Cela soulève donc une question centrale : comment assurer la transmission des postes de direction si les juniors, qui constituent traditionnellement la relève, sont remplacés par l’IA ?
Le junior M&A face à l’IA : la fin d’un modèle, pas d’un métier
Le métier de junior en banque d’investissement, longtemps considéré comme la porte d’entrée incontournable pour une carrière prestigieuse, est en pleine mutation. L’arrivée de l’intelligence artificielle bouleverse à grande vitesse les tâches qui constituaient traditionnellement le cœur du travail des juniors. Selon Les Échos, les offres d’emploi destinées aux jeunes talents (de 0 à 2 ans d’expérience) ont chuté de 24 % entre janvier 2024 et juillet 2025, un signal fort que le marché évolue.
Les tâches historiques du junior sont aussi les plus vulnérables face à l’IA. Celles qui constituaient la base de la formation des analystes (vérification de conformité, saisie de données, modélisation Excel, préparation de pitchs) pourront bientôt être exécutées plus vite et plus efficacement par des systèmes automatisés. Toute la phase d’apprentissage des premières années pourrait se retrouver bouleversée. Nous verrons comment réagir face à cette transformation à la fin de cet article.
De fait, des grandes banques comme Morgan Stanley et Goldman Sachs développent elles aussi des outils internes, notamment des assistants IA capables de résumer, d’analyser des données et de rédiger du contenu. Ces outils accélèrent le travail à faible valeur ajoutée, qui constituait traditionnellement la base de la montée en compétences des juniors.
Quel avenir pour les juniors ? Entretien avec Adrien Foucault
Adrien Foucault (professeur à HEC et Sciences Po Paris spécialisé en IA et Finance) nous a partagé sa vision lors d’un échange enrichissant.
Selon lui, le rôle du junior ne va pas disparaître : il va être redéfini. Moins d’Excel, moins de slides, et plus d’analyse. En clair, les juniors vont être “seniorisés” plus tôt en développant leur esprit critique, et devront apprendre à manager des collègues digitaux.
Dans ce nouveau modèle, les seniors devront transmettre plus tôt leurs compétences clés : la relation client, la lecture fine des enjeux d’un deal, la culture du métier. Les juniors auront besoin de cette exposition rapide aux clients pour comprendre comment évoluer dans leur environnement, au-delà des fichiers Excel et des PowerPoints.
Pour les banques, cette évolution change la donne. Traditionnellement, les juniors n’ont pas vocation à intervenir dans les processus ni à formuler des recommandations. Selon Adrien Foucault, cette révolution technologique devrait pousser les banques d’investissement à davantage encourager les initiatives des juniors sur les sujets IA et de les impliquer dans cette transformation technologique. Leur regard neuf et leur familiarité avec l’usage de l’intelligence artificielle représentent en effet une source de valeur ajoutée pour les équipes seniors. Cela peut même devenir une vraie source d’innovation, notamment grâce à une culture de l’expérimentation : une approche qui consiste à tester de nouvelles idées, apprendre de ce qui fonctionne (ou non) et ajuster en continu pour améliorer les processus.
Comment la préparation à ce métier va être transformée ?
Le métier de Junior n’étant pas réellement menacé de disparaître, sa transformation va pousser la préparation à ce métier à évoluer. En effet, il va falloir repenser la formation et les compétences à acquérir pour adapter correctement les profils. Les analystes juniors ne seront plus que très peu assignés à des tâches répétitives, mais seront amenés à être plus rapidement au contact des clients. Ainsi, il est nécessaire que dès la formation en école, les étudiants apprennent à développer leur esprit critique et à comprendre les attendus d’un client. Nous pouvons imaginer un nombre plus important de cas pratiques au sein de la formation, pour plonger les étudiants plus tôt dans la culture du deal.
Une compétence va devenir centrale pour les futurs juniors : la maîtrise des outils d’IA et des environnements informatiques. L’IA ne fera rien seule. Il faudra savoir la guider, poser les bonnes questions, comprendre comment elle raisonne et où elle peut se tromper. On ne parle donc pas d’un remplacement, mais d’un travail avec l’IA. Ceux qui sauront l’utiliser intelligemment prendront clairement l’avantage.
Une part non négligeable de cette préparation doit être faite en autonomie : les étudiants doivent rester curieux, en constante veille sectorielle (lecture d’articles, écoute de podcasts, suivi des deals) afin de comprendre les enjeux du secteur.
Quelles évolutions pour l’enseignement supérieur ?
Selon une étude d’Alumneye, 47 % des étudiants en école de commerce se disent attirés par une carrière en finance, et notamment par le M&A. À l’inverse, seuls 26 % des étudiants en école d’ingénieur envisagent cette voie. A l’avenir, les banques seront plus à même de recruter des profils qui maîtrisent l’intelligence artificielle. Pour rester compétitif, un candidat se doit de rester à la pointe de la technologie en s’intéressant et en testant les nouveaux modèles. L’aspect technique, qui va devenir moins central, sera dépassé par la compréhension fine du deal et la culture métier. D’où l’importance de développer son esprit d’analyse : les tâches techniques ne suffiront plus pour se démarquer.
Ainsi, les formations supérieures (et en particulier les écoles de commerce) doivent pousser les étudiants à développer leurs compétences numériques, mais aussi à renforcer leur esprit critique notamment à travers des cas pratiques.
Que faut-il retenir ?
L’IA ne met pas fin au rôle de junior en banque d’investissement, mais elle le transforme. Les tâches répétitives disparaissent au profit d’un travail plus analytique et plus exposé. Banques comme étudiants doivent s’adapter : renforcer les compétences numériques, l’esprit critique et la culture du deal.
Ceux qui sauront combiner maîtrise des outils technologiques et compréhension des enjeux humains du M&A resteront les mieux armés pour réussir.