Golfe : l’Iran défie 50 ans d’ordre américain

Golfe : l’Iran défie 50 ans d’ordre américain
Publié le 3 mars 2026 par Anas Abdoun

Les déclarations de Marco Rubio devant le Congrès lundi 2 mars resteront, quoi qu’il advienne sur le terrain, comme un moment de vérité diplomatique.

Le secrétaire d’État américain a reconnu, dans un exercice de transparence aussi rare que maladroit, que les États-Unis avaient frappé l’Iran de manière « préemptive et défensive » parce qu’ils savaient qu’Israël allait attaquer, et que Téhéran riposterait automatiquement contre les forces américaines dans la région.

Autrement dit, Washington n’a pas déclenché cette guerre pour protéger ses alliés du Golfe : il l’a déclenchée pour limiter ses propres pertes, entraîné par une décision israélienne sur laquelle il n’a pas exercé de veto.

Ce constat, formulé par l’administration elle-même, suffit à faire trembler l’ensemble de l’architecture sécuritaire qui structure les relations entre les monarchies du Golfe et Washington depuis un demi-siècle. Parce que cette architecture reposait sur un pacte implicite : les pays du Golfe offraient des bases, du pétrole, des investissements et un alignement diplomatique ; en échange, les États-Unis garantissaient leur sécurité. Or, en trois jours de frappes iraniennes sur Bahreïn, le Qatar, les Émirats, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Irak, ce pacte a été vidé de sa substance sous les yeux du monde entier.

Le pari économique, pilier d’une relation devenue transactionnelle

Pour comprendre l’ampleur de l’effondrement stratégique en cours, il faut remonter à la mutation structurelle de la relation américano-golfe. Lorsque les États-Unis sont devenus quasi indépendants sur le plan énergétique grâce à la révolution du gaz et du pétrole de schiste, la raison d’être historique du partenariat “pétrole contre securité” a perdu son fondement matériel. Les monarchies du Golfe l’ont compris plus vite que beaucoup d’analystes. Elles ont alors déployé une stratégie de remplacement à trois volets, visant à recréer une interdépendance suffisante pour maintenir le caractère « spécial » de la relation avec Washington.

Le premier volet était économique. Les pays du Golfe ont massivement investi dans l’économie américaine, non pas par philanthropie, mais pour créer un lien structurel d’intérêt mutuel. Lors de la dernière tournée du président Trump dans le Golfe en mai 2025, les engagements annoncés entre l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis ont atteint un total d’environ 2 000 milliards de dollars, couvrant l’intelligence artificielle, la défense, l’aviation et les infrastructures énergétiques. Ces montants, même s’ils relèvent en partie de promesses à concrétiser, visaient un objectif clair : démontrer que la puissance financière du Golfe pouvait accompagner, voire soutenir, la compétitivité internationale des États-Unis dans un contexte de rivalité avec la Chine.

Le deuxième volet était militaire. L’achat massif de matériel américain remplissait une double fonction. Il répondait à un besoin sécuritaire réel face à la menace iranienne, mais il créait aussi un lien industriel et commercial destiné à ancrer la relation dans la durée. L’Arabie saoudite, premier importateur d’armes américaines, a signé lors de cette même tournée un accord de défense d’environ 142 milliards de dollars. Le Qatar, de son côté, a commandé 210 avions Boeing pour un montant colossal. Le message était limpide : nous achetons votre sécurité et vos produits, garantissez-nous votre protection.

Le troisième volet était diplomatique. Chaque capitale du Golfe, à sa manière, s’efforçait de s’assurer une place de choix à la Maison-Blanche, dans l’espoir de pouvoir, le moment venu, faire pencher la diplomatie américaine en sa faveur. Riyad par son poids géopolitique, Doha par son rôle de médiateur, Abou Dhabi par ses relais technologiques et financiers. L’objectif stratégique n’était pas seulement d’acheter de l’influence, mais de devenir incontournable.

L’échec du lobbying arabe face à la détermination israélienne

Dans les semaines précédant le déclenchement des hostilités, les pays du Golfe ont déployé un effort diplomatique considérable pour empêcher l’option militaire. Tandis qu’Israël exerçait une pression croissante sur l’administration Trump pour entrer en guerre, les monarchies du Golfe, parfois de manière concertée, ont au contraire mené un puissant lobbying auprès de la Maison-Blanche pour privilégier la voie diplomatique. L’Arabie saoudite a officiellement fait savoir qu’elle ne mettrait ni son territoire ni son espace aérien à disposition d’opérations contre l’Iran. Les Émirats, le Qatar, le Koweït et Oman ont communiqué des positions similaires.

Leur argumentation était rationnelle : une guerre risquait de déstabiliser l’ensemble de la région, de compromettre les projets de diversification économique notamment Vision 2030 saoudienne et de provoquer une flambée énergétique dont personne ne sortirait gagnant. Les pays du Golfe, disposant d’un poids économique collectivement supérieur à celui d’Israël, faisant du lobbying auprès de plusieurs capitales occidentales, pensaient pouvoir contrebalancer logiquement la pression israélienne, d’autant qu’au sein même des États-Unis, la majorité de l’opinion publique était hostile à une intervention militaire contre l’Iran.

Les négociations, médiatisées par le Sultanat d’Oman, semblaient progresser. Le ministre des Affaires étrangères omanais, Badr Albusaidi, avait déclaré qu’un accord de paix était « à portée de main » après que l’Iran avait accepté de ne jamais stocker d’uranium enrichi et de se soumettre pleinement aux vérifications de l’AIEA. Plusieurs analystes considéraient que cet engagement représentait une avancée significative par rapport à l’accord de Vienne de 2015. Quelques heures plus tard, les frappes conjointes américano-israéliennes commençaient. Le Premier ministre Netanyahu s’était entre-temps rendu à Washington pour s’assurer que l’option militaire restait sur la table, et l’aveu de Rubio confirme que c’est bien la décision israélienne d’attaquer qui a précipité l’engagement américain.

L’effondrement : sous le feu iranien, sans protection américaine

Dès le début de la guerre, les Gardiens de la Révolution iraniens ont mis à exécution les avertissements qu’ils avaient formulés publiquement et transmis formellement à l’ONU en février : les bases militaires américaines et les intérêts américains dans la région seraient des cibles légitimes. Moins de trente minutes après les premières frappes sur Téhéran, des vagues de drones et de missiles balistiques se sont abattues sur le Qatar, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Koweït, l’Arabie saoudite, la Jordanie, l’Irak et, de manière plus limitée, le Sultanat d’Oman.

En soixante-douze heures, selon les bilans régionaux, l’Iran a lancé plus de 400 missiles balistiques et près de 1 000 drones vers les États du Golfe. Des aéroports internationaux, Dubaï, Koweït,  ont été touchés. Des hôtels de luxe sur la Palm Jumeirah, des immeubles résidentiels à Manama, des installations pétrolières à Ras Tanura ont subi des impacts directs ou des dommages collatéraux liés aux débris d’interception. L’aéroport de Dubaï, plaque tournante mondiale du transport aérien, s’est retrouvé hors service. Pour la première fois de l’histoire, l’ensemble des six États membres du Conseil de coopération du Golfe ont été visés par le même acteur en moins de vingt-quatre heures.

Or le fait le plus marquant de ces trois premiers jours n’est pas l’ampleur des frappes iraniennes. C’est l’absence manifeste de la protection américaine. L’ensemble de ces pays accueillait des bases militaires américaines dans un cadre de coopération défensive, précisément pour bénéficier du soutien et de la protection de la première armée du monde. Cela constituait la pierre angulaire de leur doctrine stratégique, souvent jugée plus importante que leurs propres capacités militaires. Tous avaient en mémoire la guerre du Koweït de 1990-1991, où, après l’invasion irakienne, les Américains étaient immédiatement intervenus pour protéger leurs alliés et repousser l’agresseur.

Mais ce qui s’est passé en février 2026 est l’exact inverse. À Bahreïn, siège de la 5e Flotte américaine, les États-Unis avaient pris soin d’éloigner le porte-avions Abraham Lincoln dans l’océan Indien avant les premières frappes. Au Qatar, qui abrite Al Udeid, la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient, les images satellitaires ont montré que les avions de ravitaillement et une partie significative des appareils avaient été évacués les jours précédents, redéployés en Israël ou en Jordanie. En d’autres termes, Washington ne protégeait pas ses alliés : il protégeait ses actifs, et les redéployait là où ils servaient sa propre stratégie offensive.

Ainsi, tandis qu’une cinquantaine d’avions de combat et des ravitailleurs étaient massés en Israël et en Jordanie pour protéger le territoire israélien des frappes balistiques iraniennes, les pays du Golfe se retrouvaient sous le feu sans couverture aérienne américaine comparable. Les systèmes THAAD américains déployés au Qatar et aux Émirats arabes unis sont arrivés à épuisement. Ces deux pays ont demandé à être réapprovisionnés en munitions. Ils n’ont pour l’instant rien reçu tandis qu’ au moment même le Premier ministre Netanyahu annonçait que d’importants stocks de munitions venaient d’arriver à l’aéroport Ben Gourion.

Deux précédents qui avaient déjà fissuré le pacte

Cette situation ne surgit pas du néant. Elle s’inscrit dans une séquence de ruptures qui a progressivement érodé la confiance des monarchies du Golfe dans la garantie de sécurité américaine. Le premier précédent date de septembre 2019, lorsque des drones et des missiles de croisière ont frappé les installations de Saudi Aramco à Abqaiq et Khurais, réduisant temporairement de moitié la production pétrolière saoudienne. L’attaque, attribuée à l’Iran ou à ses relais, a provoqué un choc mondial sur les marchés de l’énergie, mais la réponse américaine a été inexistante. Washington n’a pas bougé. Riyad en a tiré une leçon stratégique majeure : la stabilité régionale passait davantage par un rapprochement avec l’Iran que par un accord de défense avec les États-Unis. L’accord de normalisation sino-brokéré entre l’Arabie saoudite et l’Iran en mars 2023 en a été la traduction directe.

Le second précédent est plus récent et plus brutal. En septembre 2025, Israël a bombardé le Qatar pour tenter d’assassiner des dirigeants du Hamas qui s’y trouvaient en pleine discussion d’une proposition de cessez-le-feu américaine. L’attaque a visé un complexe résidentiel gouvernemental dans un quartier diplomatique de Doha, tuant des membres du Hamas, un agent de sécurité qatari et des civils. Or au Qatar, les américains disposent d’un système de surveillance radar aérien de très haute performance opérant dans un rayon considérable, ce qui suggère que les Américains étaient au courant de l’opération israélienne et ont choisi de ne pas intervenir, de ne pas dissuader Israël et de ne pas prévenir leur allié qatari. Trump lui-même a déclaré ne pas être « ravi » par cette frappe, tout en qualifiant l’élimination du Hamas d’« objectif légitime ». Le message reçu par Doha était sans ambiguïté : Washington ne protégera pas les pays du Golfe contre Israël.

La mort de la Pax Americana en quelques jours

Il est évidemment impossible de tirer des conclusions définitives au bout de trois jours de guerre, tant les évolutions opérationnelles et stratégiques sur le terrain peuvent encore modifier profondément la donne. Mais on peut déjà affirmer, avec un degré de certitude raisonnable, que l’Iran a tué en quelques jours la Pax Americana vieille de cinquante ans dans le Golfe.

Ce que les frappes iraniennes ont révélé aux capitales du Golfe, ce n’est pas seulement leur vulnérabilité physique. C’est une vérité structurelle que beaucoup pressentaient mais que personne n’avait formulée aussi brutalement : les bases militaires américaines et l’équipement acheté à prix d’or ne servent pas la sécurité des pays hôtes. Ils servent les intérêts stratégiques des États-Unis. Et quand ces intérêts divergent, comme c’est le cas dans ce conflit où Washington a clairement fait le choix d’Israël, les pays du Golfe cessent d’être des alliés protégés pour devenir des cibles collatérales.

Cette prise de conscience va reconfigurer durablement la politique étrangère et de défense des monarchies du Golfe. Comme l’a formulé un analyste du Gulf International Forum, la diplomatie régionale passera désormais par la construction de capacités propres de dissuasion plutôt que par des alliances. Les quelque 2 000 milliards de dollars d’investissements promis aux États-Unis il y a dix mois apparaissent aujourd’hui sous un jour différent : non pas comme un levier de protection, mais comme le prix exorbitant d’une garantie qui n’a jamais existé.

Dans un Moyen-Orient où les hôtels de Dubaï sont en flammes, où les aéroports du Golfe sont fermés, où le détroit d’Ormuz est sous tension, et où les pays qui ont fait le plus pour empêcher cette guerre en subissent les conséquences les plus directes, la question n’est plus de savoir si le système de sécurité régional va se transformer. C’est de savoir ce qui viendra le remplacer.

Sources :

Présence militaire américaine au Moyen-Orient (RAND Corporation):

Investissements saoudiens aux États-Unis et stratégie post-énergie-schiste: