États-Unis–Chine : la nouvelle guerre économique
On décrit encore la rivalité sino-américaine comme une “guerre commerciale”, comme si tout se jouait dans des surtaxes et des tableaux d’importations.
Or la séquence 2024–2026 raconte une bascule de nature : une confrontation où l’objectif n’est plus seulement de vendre plus cher ou de taxer davantage, mais de contrôler ce qui rend l’économie de l’autre possible, l’énergie qui alimente ses usines et ses data centers, les intrants sans lesquels ses technologies se figent, les routes maritimes qui sécurisent ses approvisionnements, et les cadres réglementaires qui peuvent, du jour au lendemain, casser une chaîne industrielle.
Dans ce nouveau régime, l’outil central n’est plus le tarif. Ce sont les architectures, c’est une guerre froide économique parce qu’elle est durable, économique, juridique, réciproque, et parce qu’elle finit par forcer les pays tiers à arbitrer non pas par préférence politique, mais par contrainte d’accès.
Pendant des décennies, les États-Unis ont dominé l’ordre économique mondial par un avantage rarement assumé comme tel : la capacité à transformer un écosystème technique et financier en mécanisme de contrainte. Les sanctions, l’accès au dollar, les restrictions sur les technologies sensibles, le droit extraterritorial, l’interopérabilité des chaînes logistiques, tout cela formait une architecture dont Washington gardait la clé. La bascule, aujourd’hui, est que cette architecture n’est plus un monopole, la Chine a commencé à construire un miroir.
La fin du monopole de l’extraterritorialité
La preuve la plus nette se lit dans la séquence des contrôles export : côté américain, l’extension progressive des restrictions sur les semi-conducteurs avancés, le calcul haute performance et les outils de fabrication, puis l’idée d’un cadre de diffusion globale de l’IA, avant son retrait et son remplacement par une logique de durcissement ciblé. Cette trajectoire n’est pas qu’un conflit commercial : elle vise le cœur de la puissance contemporaine, la capacité à produire et entraîner des modèles, à fabriquer des puces de pointe, à accéder aux équipements et au savoir-faire qui permettent de réduire les nœuds technologiques à quelques pays.
La réponse chinoise est plus récente, mais son langage est identique : licences, listes, contrôle des usages finaux, et surtout, extension de facto au-delà du territoire national. Les régimes de contrôle sur les terres rares, les aimants permanents et les technologies associées, et l’idée même que des produits fabriqués hors de Chine puissent être soumis à licence s’ils incorporent des intrants, des équipements ou des procédés chinois, constituent une rupture doctrinale. Autrement dit, Pékin ne se contente plus de « riposter », elle construit un miroir : l’équivalent d’un droit extraterritorial industriel, mais adossé non pas à une monnaie, plutôt à des goulots matériels.
Le point décisif, pour comprendre la logique « guerre froide », est que chaque camp tente désormais de prendre l’autre par les contraintes de ses propres transitions. Washington cherche à ralentir l’accès chinois au calcul et aux équipements ; Pékin rappelle que la transition électrique, la défense, l’automobile et l’éolien reposent sur des matériaux dont elle contrôle le raffinage et la transformation, et qu’elle peut transformer cette position en instrument politique.
Énergie : l’avantage américain, la vulnérabilité chinoise
Dans ce duel, l’énergie n’est pas un secteur : c’est une condition de puissance. Les États-Unis disposent d’un atout structurel que la plupart des Européens continuent de sous-estimer : l’ampleur de leur production d’hydrocarbures, portée par le schiste et par une capacité d’ajustement que les producteurs conventionnels n’ont pas à la même vitesse. Les données publiques américaines montrent des records de production d’énergie et, sur certaines périodes, de production de brut.
En miroir, la Chine reste le grand importateur net, donc l’acteur pour qui « la géopolitique » se traduit immédiatement en risque de rupture de flux. D’où une stratégie à deux étages.
Le premier étage est diplomatique : l’objectif est de réduire la prime de risque géopolitique autour des routes énergétiques. La médiation chinoise qui a permis la reprise des relations entre Arabie saoudite et Iran n’est pas un trophée symbolique : c’est une politique d’assurance sur les détroits, les terminaux, les pipelines et les cargaisons.
Le deuxième étage est énergétique domestique : Pékin construit de la capacité, massivement, et pas seulement en solaire. Les données publiques convergent sur une accélération spectaculaire des ajouts photovoltaïques en 2024, pendant que la Chine continue de renforcer une base charbon comme filet de sécurité, au nom de la stabilité du réseau. Cela prend un relief particulier à l’ère de l’IA : la demande électrique des data centers devient un facteur de souveraineté, et l’IEA projette une forte hausse mondiale de cette consommation. Dit autrement, la Chine réduit son exposition aux chocs de flux par deux mouvements simultanés : sécuriser ses importations, et électrifier sa résilience.
Dans ce contexte, les théâtres « périphériques » comme Venezuela ou l’Iran ne sont plus des crises locales ; ce sont des nœuds de flux dans une rivalité systémique. Les épisodes récents autour des sanctions, des licences, et des routes d’export montrent que l’énergie n’est pas seulement une question de prix : c’est une question de contrôle de destination, de transport, d’assurance, de paiement, et donc de souveraineté sur la cargaison.
Le calcul comme frontière stratégique : semi-conducteurs, IA, et plafond technologique
Le premier front est celui du calcul, parce que le calcul est devenu une infrastructure de puissance : IA, simulation, cryptographie, optimisation militaire et industrielle. Les restrictions américaines sur les puces avancées et sur l’écosystème de fabrication ont été pensées comme une politique de plafond : limiter l’accès de la Chine aux capacités qui comptent, non pas marginalement, mais structurellement.
La réponse chinoise a consisté à transformer une vulnérabilité en mobilisation nationale. L’exemple le plus parlant est l’accélération de l’industrial policy : création et recapitalisation de grands véhicules de financement dédiés aux semi-conducteurs, avec un saut d’échelle assumé pour compenser des années de dépendance aux technologies et équipements étrangers.
Ce duel n’est pas abstrait. Il se traduit par une fragmentation du monde du calcul : des chaînes “autorisées” et des chaînes “à risque”, des projets d’usines relocalisés, des restrictions sur les talents, une bataille sur les équipements, et une course à l’autonomie qui coûte cher à tout le monde mais qui, précisément, devient rationnelle dès lors que l’autre camp a la capacité de couper.
Ainsi, l’énergie, les paiements, les intrants, tout remonte à la même question. Qui peut faire tourner, à l’échelle industrielle, les infrastructures qui rendent l’IA productive ?
Métaux critiques : l’avantage chinois n’est pas la mine, c’est la transformation
Le levier chinois est d’autant plus puissant que, dans les métaux critiques, la domination ne se joue pas d’abord sur la mine : elle se joue sur l’étape où l’on transforme un minerai diffus et hétérogène en matière industrialisable, séparation, purification, métallurgie, puis fabrication d’aimants. C’est là que la Chine a construit sa rente stratégique. Elle représente environ 70 % de la production minière mondiale de terres rares et autour de 90 % des opérations de raffinage et de séparation. Or ces aimants, notamment le NdFeB, ne sont pas un usage marginal : ils sont au cœur des moteurs de véhicules électriques, des éoliennes, de multiples systèmes militaires, des robots industriels, et plus largement de toute l’électrification.
La concentration chinoise à ce niveau transforme donc un avantage industriel en instrument politique : en contrôlant l’étape qui convertit la ressource en flux industriel, Pékin ne contrôle pas seulement “un marché”, elle contrôle des calendriers de production.
C’est ici que la rivalité avec Washington prend sa forme la plus froide, et la plus dangereuse : la Chine n’a pas besoin d’un embargo spectaculaire pour peser. Une licence retardée, un contrôle renforcé, une interprétation plus stricte de l’utilisateur final, quelques semaines de friction sur des volumes modestes, et c’est toute une chaîne qui se grippe, parce que ces intrants ont rarement des substituts immédiats, et parce que les stocks industriels ont été optimisés pour l’efficacité, pas pour la résilience.
Ce levier pèse désormais directement dans la course à l’IA, non pas parce que les terres rares “font” l’IA, mais parce qu’elles conditionnent les infrastructures qui rendent l’IA industrialisable. À mesure que l’IA bascule du laboratoire vers l’infrastructure, elle se matérialise dans des chaînes de production, et ces chaînes sont précisément celles où les aimants permanents et certains matériaux critiques deviennent des points d’étranglement.
Enfin, ce levier a une vertu stratégique supplémentaire : il est politiquement “propre”. Là où une sanction américaine assume frontalement la coercition, le contrôle chinois peut se présenter comme un acte administratif ordinaire, une mesure de conformité, un dispositif de sécurité nationale, une normalisation. C’est le même geste que Washington a perfectionné dans la technologie, mais déplacé en amont des chaînes industrielles.
Monnaie et rails de paiement : le signal compte autant que le basculement
Reste le dernier étage, souvent mal traité parce qu’il attire les prophéties : la monnaie. Ce qui compte, dans une guerre économique, n’est pas qu’un acteur “renverse” le système en un jour. C’est qu’il multiplie les options qui rendent la dépendance moins absolue. Quand les acteurs énergétiques majeurs ouvrent ou testent des voies de règlement alternatives, ils ne détrônent pas immédiatement le dollar ; ils fabriquent un monde où la domination du dollar n’est plus le seul scénario opérationnel, et où la sanction financière américaine rencontre des poches de résistance de plus en plus organisées.
C’est précisément cela, le signal : l’économie mondiale se réorganise non pas autour d’un nouvel hégémon, mais autour de la possibilité que l’accès, à la technologie, aux intrants, à l’énergie, au paiement, devienne conditionnel.
En somme, la meilleure façon de décrire le moment n’est plus “course à l’hégémonie”. C’est encerclement mutuel. Les États-Unis cherchent à verrouiller le sommet technologique et la finance de conformité ; la Chine verrouille les intrants matériels et électrifie sa résilience tout en densifiant ses rails de règlement. Chaque coup appelle une contre-mesure, chaque contre-mesure devient un précédent, et chaque précédent se transforme en doctrine.
Le résultat, c’est une mondialisation qui change de nature. Elle ne disparaît pas ; elle se militarise. Les entreprises ne lisent plus le risque seulement en “stabilité politique”, elles le lisent en licences, en utilisateurs finaux, en origine des intrants, en conformité export, en monnaie de règlement, en vulnérabilité à une liste. C’est cela, la guerre froide économique : une économie où l’on ne commerce plus seulement pour être efficace, mais pour rester stratégiquement autonome.
Sources :
OECD : Economic Security and Globalisation
U.S. Department of Commerce : Bureau of Industry and Security (BIS)
Ministry of Commerce of the PRC : Export Control Announcements