Laetitia Zito : de la finance à la tête de Paymium, son regard sur 15 ans de révolution crypto

Laetitia Zito : de la finance à la tête de Paymium, son regard sur 15 ans de révolution crypto
Publié le 16 octobre 2026 par Naqi Hamza

Laetitia Zito, directrice générale de Paymium, décrypte l’évolution des cryptomonnaies, la réglementation MiCA et l’avenir de Bitcoin en Europe.

Dans cet entretien accordé à Parlons Finance, Laetitia Zito revient sur son parcours, les défis de la réglementation MiCA, l’évolution du marché des cryptomonnaies, la stratégie de Paymium et le potentiel économique et sociétal de Bitcoin.

« Nous sommes passés d’une startup technologique à une entreprise financière »

Parlons Finance : Votre parcours est assez atypique. Comment êtes-vous passée d’une formation scientifique à la direction générale d’une plateforme spécialisée dans les cryptomonnaies ?

Laetitia Zito : Je suis chimiste de formation. J’ai commencé ma carrière dans un secteur très éloigné de la finance et des cryptomonnaies : l’événementiel musical. J’y ai passé treize ans, au sein d’une entreprise internationale qui m’a permis de beaucoup voyager.

C’est au cours de cette expérience que je me suis intéressée à la finance, jusqu’à reprendre mes études pour obtenir un master en finance d’entreprise et contrôle de gestion à l’ESSEC.

J’ai rejoint Paymium en octobre 2017 en tant que directrice administrative et financière. À l’époque, je connaissais encore assez peu l’univers des cryptomonnaies. Mais c’est un secteur qui suscite rapidement une véritable curiosité intellectuelle. Plus on apprend, plus on découvre l’étendue de ce qu’il reste à comprendre.

J’ai progressivement élargi mes responsabilités, notamment sur les questions réglementaires, avant de prendre la direction générale de Paymium en 2022.

Parlons Finance : Qu’est-ce qui vous a convaincue, dès 2017, que Bitcoin représentait une innovation suffisamment importante pour y consacrer votre carrière ?

Laetitia Zito : C’est avant tout ma rencontre avec Pierre Noizat, le fondateur de Paymium, qui a été déterminante.

J’avais entendu parler de Bitcoin auparavant, sans véritablement m’y intéresser. En découvrant le projet et en échangeant avec Pierre, j’ai compris que nous étions face à quelque chose de profondément nouveau.

Ce qui m’a séduite, c’est aussi la dimension alternative de cette technologie. Il ne s’agit pas de vouloir remplacer intégralement le système financier existant, mais de contribuer à développer d’autres possibilités, d’autres modèles.

Il y a une dimension presque militante dans cette démarche. Participer à la construction d’alternatives crédibles, qui présentent de véritables avantages, me semblait particulièrement intéressant.

Parlons Finance : Paymium existe depuis 2011 et fait partie des acteurs historiques du secteur. Pourtant, l’entreprise reste relativement discrète. Est-ce un choix stratégique ?

Laetitia Zito : Oui, cette discrétion correspond assez bien à notre positionnement.

Nous avons toujours privilégié la sécurité, la stabilité et la continuité de nos activités. Dans un secteur où certains acteurs ont connu des scandales retentissants, nous sommes restés concentrés sur notre métier et sur le développement de nos services.

Cela explique probablement pourquoi nous sommes moins présents médiatiquement que certaines grandes plateformes internationales.

Je le regrette parfois, car nous avons une histoire et une expertise à partager. Nous travaillons justement à renforcer notre visibilité.

Parlons Finance : Vous avez rejoint Paymium comme directrice financière avant d’en prendre la direction générale. En quoi cette première fonction vous a-t-elle préparée à diriger l’entreprise ?

Laetitia Zito : La direction financière offre une vision extrêmement transversale de l’entreprise. On intervient sur les systèmes informatiques, les fournisseurs, le support client, la gestion des risques et, naturellement, la pérennité financière.

À mon arrivée, nous étions moins de dix collaborateurs, contre environ vingt-cinq aujourd’hui. Il fallait donc être très polyvalent.

Je me suis également intéressée très tôt aux questions réglementaires, notamment avec l’arrivée de la loi Pacte, puis du statut PSAN et du règlement MiCA.

Avant même que nous disposions d’un directeur de la conformité, je portais une grande partie de ces sujets. Cette expérience m’a permis d’acquérir une compréhension globale de l’entreprise, indispensable pour exercer ensuite la direction générale.

« Aujourd’hui, Bitcoin touche le grand public, et plus seulement les passionnés de technologie »

Parlons Finance : Depuis votre arrivée en 2017, qu’est-ce qui a le plus changé dans l’écosystème des cryptomonnaies ?

Laetitia Zito : Deux transformations majeures me viennent à l’esprit.

La première concerne les entreprises elles-mêmes. À l’origine, nous étions avant tout des startups technologiques, portées par l’innovation. Aujourd’hui, avec MiCA, nous sommes devenus de véritables entreprises financières.

Cette évolution implique des changements profonds dans notre organisation, notre gouvernance et notre manière de travailler. La réglementation occupe désormais une place considérable et ralentit parfois notre capacité d’innovation.

La seconde transformation concerne les utilisateurs. En 2017, nos clients étaient principalement des passionnés de Bitcoin, souvent dotés d’une expertise technique très poussée. Leurs questions étaient complexes et nécessitaient une véritable maîtrise de la technologie.

Aujourd’hui, nous nous adressons à un public beaucoup plus large. Les questions portent davantage sur l’utilisation de la plateforme, la compréhension de Bitcoin ou le choix d’un portefeuille numérique. C’est le signe que Bitcoin est progressivement sorti d’un cercle d’initiés pour toucher le grand public.

Parlons Finance : Les banques et les investisseurs institutionnels s’intéressent désormais à Bitcoin. Comment percevez-vous cette arrivée de nouveaux acteurs ?

Laetitia Zito : Nous considérons que la concurrence est positive, car elle contribue à développer le marché et à démocratiser les usages.

Les banques commencent à proposer des services liés aux cryptomonnaies, même si leurs offres restent encore relativement limitées. La notoriété de Bitcoin est aujourd’hui largement installée. Près de 90 % des Français en ont entendu parler, mais la détention reste beaucoup plus faible.

Selon les chiffres que nous observons, environ 11 % des Français détiennent des cryptomonnaies, et leur poids dans le patrimoine global reste limité. Cela montre que nous sommes encore loin d’une adoption généralisée. Le potentiel de développement demeure considérable.

« MiCA a profondément transformé notre industrie »

Parlons Finance : Paymium a obtenu son agrément MiCA. Quelles perspectives cela ouvre-t-il pour l’entreprise ?

Laetitia Zito : Historiquement, Paymium est une plateforme française. Plus de 80 % de nos clients sont situés en France, le reste étant principalement réparti dans d’autres pays européens.

L’obtention de notre agrément MiCA en juin nous permet désormais de nous adresser à l’ensemble du marché européen. C’est une étape importante pour notre développement, même si elle s’accompagne d’exigences réglementaires particulièrement élevées.

Parlons Finance : Certains acteurs considèrent que la réglementation européenne freine le développement du secteur. Partagez-vous cette analyse ?

Laetitia Zito : Il faut distinguer deux choses.

Bitcoin a effectivement été conçu dans une logique décentralisée, sans frontières. Mais lorsqu’une entreprise fournit des services financiers, conserve des actifs pour le compte de tiers et gère des montants importants, elle doit assumer des responsabilités. On ne peut pas exercer ce type d’activité sans gouvernance claire ni garanties suffisantes.

L’exemple de Binance illustre cette problématique. C’est un acteur majeur du marché mondial, mais son développement a également été marqué par des difficultés réglementaires et des affaires judiciaires. Ces situations peuvent nuire à l’image de l’ensemble du secteur.

La réglementation est donc nécessaire pour établir un cadre de confiance, même si son application représente un défi considérable pour les entreprises.

Parlons Finance : Concrètement, qu’est-ce que MiCA a changé dans le fonctionnement de Paymium ?

Laetitia Zito : Pratiquement tout. MiCA impose une gouvernance renforcée, des dispositifs de contrôle des risques, des exigences de fonds propres, des procédures de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, ainsi qu’une séparation stricte entre les actifs de l’entreprise et ceux de ses clients.

Il faut également assurer une surveillance réglementaire permanente, renforcer les dispositifs de contrôle interne et sécuriser les systèmes d’information. À cela s’ajoute le règlement DORA, consacré à la résilience opérationnelle numérique et à la cybersécurité.

Ces obligations touchent toutes les fonctions de l’entreprise. Ce n’est pas simplement une mise en conformité juridique : c’est une transformation structurelle.

Parlons Finance : Quel a été le coût de cette transformation pour Paymium ?

Laetitia Zito : Nous estimons l’investissement nécessaire à l’obtention de l’agrément MiCA à environ un million d’euros.

Cela comprend les honoraires des conseils et des avocats, les développements informatiques, les adaptations organisationnelles et les opportunités auxquelles nous avons dû renoncer pendant cette période. Et ce montant ne comprend pas les coûts récurrents nécessaires au maintien de la conformité. Pour les petites structures, ces investissements représentent un obstacle considérable.

La France comptait environ 130 acteurs enregistrés comme PSAN. Aujourd’hui, nous n’en comptons plus qu’une trentaine, selon les chiffres que nous évoquons.

Certains ont cessé leurs activités, tandis que d’autres ont réorienté leur modèle économique vers des prestations purement technologiques. Cette évolution risque de réduire la diversité des acteurs présents sur le marché.

Parlons Finance : Pour un investisseur particulier, quelles garanties concrètes apporte un agrément MiCA ?

Laetitia Zito : Le particulier souhaite avant tout accéder facilement à ses investissements, avec un niveau de sécurité élevé.

Il ne connaît pas nécessairement toutes les subtilités de la réglementation. MiCA renforce la protection des clients, mais impose également davantage de formalités, notamment lors de l’identification et de l’ouverture d’un compte.

Son intérêt se situe aussi dans la solidité de l’écosystème financier. Pour développer des partenariats entre entreprises ou proposer des services à des institutions, il faut disposer d’un cadre réglementaire robuste.

C’est cette structuration qui permettra, à terme, de renforcer la confiance et de favoriser une adoption plus large.

« Pendant le confinement, nous avons vécu une période absolument historique »

Parlons Finance : Vous avez traversé plusieurs cycles de marché depuis 2017. Quel événement vous a particulièrement marquée ?

Laetitia Zito : Je garde un souvenir très fort du confinement de 2020.

Bitcoin avait connu une chute spectaculaire, jusqu’à environ 3 000 euros, alors même que nous devions réorganiser notre fonctionnement du jour au lendemain. Nous étions habitués à travailler ensemble au bureau et nous nous sommes retrouvés à distance, dans un contexte totalement inédit.

Parallèlement, l’activité sur notre plateforme a explosé. Nous avons enregistré des volumes de transactions très importants, accompagnés d’une forte augmentation des demandes clients.

Il fallait gérer simultanément la trésorerie, les opérations et l’afflux de nouveaux utilisateurs. Cette période a été particulièrement intense. Le cycle haussier qui a suivi, entre 2020 et 2022, a également été historique.

Je me souviens aussi de l’enthousiasme collectif lorsque Bitcoin atteignait de nouveaux records. Nous étions tous au bureau à suivre les cours, en attendant de voir si un nouveau sommet historique allait être franchi.

« Notre clientèle recherche une approche plus patrimoniale de Bitcoin »

Parlons Finance : Paymium a considérablement élargi son offre depuis sa création. Quels sont aujourd’hui vos principaux services ?

Laetitia Zito : Paymium est né en 2011 comme une place de marché permettant aux acheteurs et aux vendeurs de Bitcoin d’échanger directement via un carnet d’ordres.

Cette activité historique existe toujours, notamment sur la paire Bitcoin-euro. Nous avons progressivement développé d’autres services, notamment l’échange de cryptomonnaies sans carnet d’ordres, ainsi que des opérations de gré à gré, ou OTC, destinées aux clients qui souhaitent réaliser des transactions plus importantes.

Nous proposons également des achats récurrents, permettant aux utilisateurs d’investir progressivement. Nous avons développé un plan Bitcoin Famille, destiné aux parents qui souhaitent constituer une épargne en Bitcoin pour leurs enfants.

Enfin, nous avons lancé une activité en marque blanche et en marque grise, qui permet à d’autres acteurs financiers d’intégrer des services liés aux cryptomonnaies dans leurs propres offres.

Parlons Finance : Vous expliquez que votre clientèle est différente de celle des grandes plateformes internationales. Quelles sont ses particularités ?

Laetitia Zito : Notre clientèle est globalement plus âgée que la moyenne des investisseurs en cryptomonnaies.

Nous touchons principalement des personnes de 35 ans et plus, avec des montants investis relativement importants. Selon les études que nous avons consultées, une part significative des investisseurs en cryptomonnaies investit moins de 5 000 euros par an.

Chez Paymium, nos clients investissent en moyenne autour de 10 000 euros par an. Ils recherchent souvent une approche plus structurée, davantage orientée vers la constitution d’un patrimoine que vers la spéculation à court terme. Cela correspond assez bien à notre positionnement historique.

Parlons Finance : Cette orientation explique-t-elle votre choix de proposer un nombre limité de cryptomonnaies ?

Laetitia Zito : Absolument.

Nous avons fait le choix de sélectionner les actifs que nous proposons selon plusieurs critères. Nous disposons actuellement de douze cryptomonnaies et prévoyons d’élargir progressivement cette sélection à quinze.

Notre objectif n’est pas de proposer plusieurs centaines d’actifs, dont certains présentent des niveaux de risque et de complexité particulièrement élevés.

Les investisseurs qui souhaitent se positionner sur des cryptomonnaies plus spéculatives doivent posséder une connaissance approfondie du marché et être capables de suivre leurs positions très régulièrement.

Notre clientèle recherche plutôt une approche prudente, avec une sélection d’actifs plus restreinte. C’est également ce que nous observons chez les établissements financiers intéressés par nos solutions en marque blanche : ils souhaitent proposer quelques cryptomonnaies connues, sans multiplier inutilement les produits.

« Bitcoin est bien plus qu’un actif financier »

Parlons Finance : Quel conseil donneriez-vous à une personne qui ne s’est pas encore intéressée à Bitcoin ?

Laetitia Zito : Je lui conseillerais avant tout de se renseigner.

Au-delà de l’investissement, Bitcoin représente une innovation informatique et monétaire absolument passionnante. Pour la première fois, il est possible d’échanger de la valeur sur Internet de pair à pair, sans devoir nécessairement passer par un tiers de confiance.

C’est une rupture technologique majeure. Mais Bitcoin soulève également des questions philosophiques, économiques et sociétales fondamentales.

Qu’est-ce que la monnaie ? Pourquoi existe-t-il de l’inflation ? Comment fonctionne la création monétaire ? Quel rôle joue l’énergie dans le fonctionnement de Bitcoin ?

Ce sont des sujets passionnants, qui méritent d’être étudiés indépendamment de toute décision d’investissement.

Parlons Finance : Vous insistez beaucoup sur la dimension sociétale de Bitcoin. Pourquoi vous semble-t-elle aussi importante ?

Laetitia Zito : Parce que nous avons tendance à analyser Bitcoin depuis le confort de nos systèmes financiers occidentaux.

En France ou en Europe, nous disposons d’infrastructures bancaires et de systèmes de paiement relativement efficaces. Mais ce n’est pas le cas partout.

Dans certains pays, les populations sont confrontées à l’hyperinflation, à l’instabilité politique, à l’effondrement de leur système financier ou à des conflits armés. Dans ces situations, Bitcoin peut représenter une alternative importante.

Une personne contrainte de quitter son pays peut, par exemple, conserver l’accès à ses bitcoins grâce à une phrase de récupération composée de douze ou vingt-quatre mots.

Elle n’a pas besoin de transporter physiquement ses avoirs. C’est une caractéristique extraordinaire de cette technologie. Bitcoin est décentralisé, fonctionne sans dirigeant central et permet des transferts de valeur à l’échelle mondiale. C’est pour toutes ces raisons que je considère qu’il peut jouer un rôle sociétal majeur.

Parlons Finance : Pour terminer, quelles initiatives pourraient favoriser une utilisation plus concrète de Bitcoin dans la vie quotidienne ?

Laetitia Zito : Nous venons notamment de signer un partenariat avec la Coop Normandie-Picardie, qui permettra de verser en Bitcoin le cashback obtenu sur les achats.

C’est un exemple intéressant d’utilisation concrète, accessible à des consommateurs qui ne sont pas nécessairement familiers avec l’univers des cryptomonnaies.