Crédit privé : privilégier les valorisations

Crédit privé : privilégier les valorisations
Publié le 24 avril 2026 par Nour Zeghdoud

« Tirer profit des dynamiques du crédit privé ne repose pas uniquement sur l’évolution des marchés, mais sur la compréhension fine des mécanismes de valorisation et de liquidité. »

Contrairement à une lecture simpliste où les mouvements de capitaux seraient uniquement dictés par la peur ou la confiance, les flux observés dans le crédit privé traduisent souvent des arbitrages rationnels dans un environnement marqué par des frictions de marché et des asymétries d’information. Les investisseurs ne fuient pas systématiquement le risque : ils le reconfigurent.

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Une logique d’arbitrage plutôt que de retrait

Dans un marché récemment secoué par des demandes massives de rachats, une partie des investisseurs ne cherche pas à sortir du crédit privé, mais à exploiter des inefficiences de valorisation.

Le principe est simple : vendre un actif valorisé à son prix théorique (souvent basé sur une estimation interne) pour en acquérir un similaire sur le marché public à un prix décoté. Cette stratégie d’arbitrage repose sur l’écart entre la valeur nette d’actif (NAV) déclarée et le prix de marché réel.

Autrement dit, il ne s’agit pas de réduire l’exposition au crédit, mais de l’optimiser.

Deux structures, deux logiques de prix

Le marché des Business Development Companies (BDC) illustre parfaitement cette divergence structurelle.

D’un côté, les BDC non cotées :

  • valorisées périodiquement (souvent trimestriellement)
  • basées sur des modèles internes et des expertises externes
  • avec une liquidité limitée et encadrée

De l’autre, les BDC cotées :

  • échangées en continu sur les marchés
  • soumises à l’offre et la demande
  • intégrant immédiatement le sentiment des investisseurs

Cette différence crée mécaniquement des écarts de valorisation. Lorsque le sentiment se détériore, les BDC cotées peuvent se négocier avec une décote significative, alors que les BDC non cotées maintiennent une valorisation plus stable… mais potentiellement déconnectée du marché.

La question centrale : la fiabilité des valorisations

Au cœur du phénomène se trouve une interrogation fondamentale : la valeur nette déclarée reflète-t-elle réellement la qualité des actifs ?

Dans le crédit privé, les prêts ne sont pas liquides et ne font pas l’objet de transactions fréquentes. Leur valorisation repose donc sur des modèles, des hypothèses et des comparables, ce qui introduit une part inévitable de subjectivité.

Lorsque les marchés deviennent plus prudents, les investisseurs peuvent anticiper que ces valorisations sont trop optimistes d’où la décote observée sur les véhicules cotés.

Le rôle déterminant de la liquidité

La différence de comportement entre fonds cotés et non cotés tient en grande partie à leur structure de liquidité. Les fonds cotés permettent une sortie immédiate, ce qui les rend sensibles aux mouvements de panique ou d’opportunité.

À l’inverse, les fonds non cotés imposent des fenêtres de sortie et des limites de rachat (souvent autour de 5 % par trimestre). Cette contrainte crée une illusion de stabilité… jusqu’à ce que la demande de liquidité dépasse les capacités du fonds.

Dans ce cas, les gestionnaires doivent arbitrer : soit limiter les retraits, soit vendre des actifs souvent les plus liquides et de meilleure qualité ce qui peut dégrader la qualité résiduelle du portefeuille.

Un dilemme stratégique pour les investisseurs

Cette situation crée une dynamique proche d’un dilemme de coordination.

Si tous les investisseurs restent investis, le fonds peut fonctionner normalement. Mais si une proportion importante demande à sortir, rester investi devient potentiellement pénalisant.

Ce phénomène, proche d’un « dilemme du prisonnier », incite certains investisseurs à anticiper les comportements des autres plutôt qu’à se baser uniquement sur les fondamentaux.

Une opportunité… sous conditions

Pour certains acteurs sophistiqués, cette dislocation du marché représente une opportunité :

  • acheter des actifs similaires à prix décoté
  • bénéficier d’un potentiel de revalorisation
  • maintenir une exposition au crédit avec un meilleur point d’entrée

Cependant, cette stratégie suppose :

  • une forte capacité d’analyse comparative des portefeuilles
  • une compréhension des structures de fonds
  • une tolérance au risque de liquidité et de valorisation

Le rôle des gestionnaires : protection vs perception

Face aux pressions de rachat, certains grands gestionnaires comme BlackRock ou Apollo Global Management ont activé des mécanismes de limitation des retraits.

Leur objectif est de protéger les investisseurs en évitant des ventes forcées d’actifs dans de mauvaises conditions.

Mais cette décision peut aussi avoir un effet paradoxal car elle peut renforcer l’inquiétude des investisseurs en signalant une contrainte de liquidité.

Une lecture probabiliste du marché du crédit privé

Comme dans l’investissement en startups, la performance dans le crédit privé ne repose pas sur des certitudes, mais sur une gestion des scénarios.

Les investisseurs doivent intégrer plusieurs dimensions :

  • qualité réelle des actifs sous-jacents
  • crédibilité des valorisations
  • structure de liquidité
  • comportement anticipé des autres acteurs

L’enjeu n’est pas seulement de choisir les bons actifs, mais de comprendre dans quel cadre ils sont détenus et échangés.

Conclusion : la structure prime sur l’apparence

Ce que révèle cet épisode, ce n’est pas une crise uniforme du crédit privé, mais une divergence entre valeur perçue et valeur tradable.

Les investisseurs les plus avertis ne cherchent pas simplement à éviter le risque. Ils exploitent les écarts créés par les contraintes structurelles du marché.

Dans cet univers, la performance ne dépend pas uniquement de la qualité du crédit, mais de la capacité à naviguer entre valorisation, liquidité et comportement collectif.

Autrement dit : ce n’est pas seulement ce que vous détenez qui compte, mais où et comment vous le détenez.