Comment le Venezuela pèse dans la guerre du baril utile
Le Venezuela dispose de la première réserve mondiale de pétrole, mais cela n’a jamais suffi à en faire une puissance énergétique au sens où l’entendent les marchés.
Dans l’économie réelle du pétrole, ce qui compte n’est pas la géologie mais le flux : la capacité à produire de manière continue, à stabiliser les opérations, à exporter, à encaisser des revenus, à investir, puis à recommencer. À cette aune, Caracas n’est pas un « géant endormi ». C’est un producteur structurellement contraint, dont la production oscille depuis plusieurs années autour de 0,9 à 1,1 million de barils par jour selon les sources et les périodes, très loin des 3,5 millions b/j atteints durant les décennies de gloire. Ce différentiel n’est pas accidentel ; il est le produit d’une dégradation industrielle profonde.
De la prise de ressources à la capture des systèmes
C’est précisément ce décalage entre réserves et production qui rend la séquence géopolitique actuelle plus intéressante qu’une lecture simpliste du type « ils interviennent pour le pétrole ». Il ne s’agit pas de s’emparer d’un pétrole qui coulerait déjà à plein régime. La vraie question est celle de savoir qui, demain, aura la main sur la reconstruction du flux : les infrastructures, les intrants critiques, les conditions d’export, la destination des barils, et donc la formation des prix et des marges industrielles. On n’est pas face à une opération sur un stock, mais à une tentative de reconfiguration d’un système pétrolier complet.
Janvier 2026 : un signal stratégique plus qu’un simple épisode coercitif
Les événements de début janvier 2026 mettent ce mécanisme à nu. Le fait que Nicolás Maduro ait rencontré une délégation chinoise quelques heures avant sa capture lors de l’intervention américaine confère à l’épisode une portée particulière. Ce moment fonctionne comme un signal stratégique, adressé autant à Pékin qu’à Caracas. La condamnation officielle chinoise importe moins que le précédent créé : un acte de coercition directe sur un État pétrolier du « Sud global » intervient dans une période où la compétition de puissance est déjà pleinement débridée.
Changer d’unité d’analyse : des réserves aux qualités de brut
Pour comprendre pourquoi le Venezuela est un nœud géoéconomique, il faut changer d’unité d’analyse. On parle trop des réserves et pas assez des qualités de brut et des architectures de raffinage. Le pétrole vénézuélien est lourd, visqueux et souvent sulfuré. Il intéresse avant tout des raffineries complexes, notamment sur la côte du golfe des États-Unis, historiquement conçues pour traiter des bruts lourds.
La révolution du shale américain a principalement ajouté des barils légers au système mondial, alors même qu’une partie importante des capacités de raffinage américaines reste optimisée pour des mélanges plus lourds. Dans cette configuration, le Venezuela n’est pas un simple fournisseur parmi d’autres : il joue le rôle de correcteur industriel.
Le paradoxe américain : l’abondance n’élimine pas le besoin
La conséquence est contre-intuitive. Un pays devenu premier producteur mondial de pétrole peut conserver un intérêt structurel pour du brut lourd importé. Il ne s’agit pas de dépendance énergétique au sens classique, mais de rendement des unités de raffinage, de composition des produits finis, de marges industrielles et, en dernière instance, d’inflation domestique et de politique intérieure.
Les raffineries américaines de la côte du golfe pourraient absorber davantage de brut vénézuélien. Une hausse de ces flux permettrait de réduire la dépendance à d’autres bruts lourds, notamment canadiens, tout en détournant des volumes aujourd’hui captés par la Chine. Mais ce « baril utile » n’existe pas sans condition.
Le verrou technique : diluants, logistique et permissions politiques
Le Venezuela ne peut pas exporter son extra-lourd de l’Orénoque comme un brut conventionnel. Il doit être dilué, allégé ou mélangé à l’aide de naphta, de condensats ou de pétroles plus légers pour produire des grades exportables comme le Merey. Ce détail technique est en réalité central. Il signifie que le pays n’est pas seulement dépendant d’investissements, mais aussi de chaînes logistiques complexes et de permissions politiques.
Le contrôle du pétrole vénézuélien passe donc par le contrôle des intrants et des autorisations, bien plus que par la simple possession des gisements.
Les sanctions comme ingénierie des flux
Dans ce contexte, la levée ou l’assouplissement des sanctions ne relève pas d’un geste moral ou humanitaire. Il s’agit d’un instrument de structuration des flux industriels. Washington l’a déjà montré en 2023-2024, en conditionnant un allègement temporaire à une trajectoire électorale avant de revenir en arrière.
Les restrictions imposées à l’action de Chevron dans les joint-ventures vénézuéliennes, via des licences limitées et des dispositifs de « wind down », illustrent la même logique : autoriser suffisamment pour garder la main, jamais assez pour libérer pleinement le système.
La réalité des volumes face aux projections
Oui, une levée durable des contraintes et un retour de capitaux pourraient faire remonter la production. Des estimations évoquent un retour vers 1,3 à 1,4 million de barils par jour en deux ans, et jusqu’à 2,5 millions b/j sur un horizon d’une décennie. Cela constituerait déjà un changement significatif à l’échelle de l’OPEP et des équilibres marginaux de prix.
Mais l’idée qu’il suffirait de quelques dizaines de milliards de dollars pour retrouver rapidement 3 millions b/j relève davantage du discours politique que de l’ingénierie pétrolière. Une telle remontée impliquerait une reconstruction sur plus de dix ans, avec des investissements colossaux et des risques juridiques, techniques, sociaux et sécuritaires considérables. Le Venezuela n’est pas un nouveau Guyana à montée rapide ; il est un chantier de réhabilitation systémique.
La vraie valeur stratégique : la destination des barils
Cette réalité ne diminue pas l’importance du Venezuela, elle la requalifie. Le pays n’est pas une promesse de volumes immédiats, mais une promesse de capacité industrielle future, donc un levier stratégique sur la décennie. En 2025, la Chine importait environ 470 000 barils par jour de brut vénézuélien, souvent via des circuits indirects, dont une partie servait au remboursement d’une dette encore supérieure à 10 milliards de dollars.
Si Washington reprend la main sur les conditions de production et de commercialisation, l’objectif n’est pas simplement d’ajouter du pétrole au marché mondial. Il s’agit de faire basculer des barils de la Chine vers l’Atlantique et de réduire la marge de manœuvre de Pékin sur un flux énergétique intégré à sa stratégie envers le « Global South ».
Chaînes contre chaînes : pétrole, terres rares et puissance
C’est ici que la comparaison avec les terres rares prend tout son sens. Les États-Unis disposent d’un avantage pétrolier non seulement par leur production, mais par leur capacité à transformer un brut étranger en atout industriel domestique compatible avec leur appareil de raffinage. La Chine, de son côté, conserve un levier structurel sur les minerais critiques grâce à sa domination des segments de transformation, de raffinage et de métallurgie.
L’affrontement n’est donc pas « pétrole contre terres rares », mais « contrôle des chaînes contre contrôle des chaînes ». Le Venezuela devient un terrain d’expérimentation d’une stratégie américaine plus offensive, proche d’une Monroe Doctrine modernisée, où la puissance s’exerce par la capture des nœuds de flux plutôt que par l’occupation territoriale.
Le signal politique et l’environnement régional
Enfin, la lecture strictement pétrolière ne doit pas écraser la dimension de signal politique. L’intervention américaine est observée à Pékin à travers le prisme des revendications territoriales et des analogies possibles, même si certains scénarios restent improbables à court terme. Le message implicite n’est pas seulement « nous voulons ce brut », mais « nous pouvons encore imposer une réarchitecture politique dans une zone que nous considérons comme stratégique ».
Cette dynamique s’inscrit dans un environnement régional déjà sous tension, notamment autour de l’Essequibo avec le Guyana, où l’énergie offshore devient elle-même un facteur de souveraineté disputée.
La guerre du pétrole est devenue une guerre de compatibilité
Au fond, le Venezuela n’est pas l’histoire d’un pays assis sur un trésor qu’on viendrait lui prendre. C’est l’histoire d’un système mondial où la puissance se mesure à la capacité de transformer des ressources en flux, des flux en marges, et des marges en souveraineté. Dans ce monde, l’arme décisive n’est pas toujours la possession géologique, mais la compatibilité industrielle.
Le brut vénézuélien n’est pas seulement un baril. C’est un composant d’un assemblage industriel américain. Et c’est précisément pour cela qu’il obsède Washington, à l’heure où la compétition avec la Chine se joue sur des chaînes complètes mêlant pétrole, raffinage, métaux critiques, logistique, finance, sanctions et normes.